CHAPITRE JREiNTE-DtUXIÈME
que, dans ce cas, Téconoroie devient prodigalité. Je me basar^ daià leur faire cette observation ; ils n'y ré|>ondirent pas, et se bornèrent, en levant les épaules, à me dire qu'on voyail bien à mes réflexions que j'étais un Turc.
» Étant si près de l'Angleterre, j'avais quelque envie d'aller voir Londres; mais mes amis de France, mes amis du sexe féminin, m'en dissuadèrent fortement. Ce voyage, m'assurèrent* elles, aurait anéanti tout le fruit des progrès que j'avais faits dans la politesse française. « D'ailleurs, » me dit madame de Mirian, « ces insulaires sont si fiers de l'eau salée qui les en^ toure, que la vie est à peine asse^^ longue pour fondre la glace de leur premier accueil. Ils vous diront pourtant, comme ils me l'ont dit , que si vos poumons parviennent à résister une douzaine d'aqnées à leur atmosphère enfumée, ils pourront vous admettre à l'honneur d'attiser leur feu ^ , c'est-à-dire de vou3 asseoir sans façon au coin de leur cheminée. Cependant, si vous vous habillez comme eux , ils vous abandonneront à vo^ ré-i flexions; et, si votre costume diffère du leur, ne fût-ce que par la largeur des cordons de vos souliers, vous deviendrez l'objet d'une curiosité impertinente. Ajoutez à cela leur sotte coutume de n'admiettre les étrangers dans leur pays que par mer, et de prohiber tout objet de fabrique française.
» De si bonnes raisons, jointes à la répugnance que j'avais ^ quitter un petit objet de fabrique française , me déterminèrent à rester à Paris, et je n'en partis que lorsque j'appris l'avénement au trône de mon ancien maître. Je me mis alors en route pour Consiantinople, et j'oubliai les plaisirs que je perdais en songeant aux honneurs qui m'attendaient.
» Le premier que je reçus fut un ordre d'aller en exil h Leronos, et ce ne fut pas le dernier; mes ennemis m'accusèrent d'avoir, dans mes voyages, non-seulement ridiculisé les lois du prophète , mais compromis la dignité du sultan. Un si grand crime méritait une punition projiortioiinée. Assis tristetementdans une barque que je croyais destinée h me transporter au lieu de mon bannissement, je vis .*^e réfléchir, dans une glace placée à la proue, la figure de mon conducteur, qui , derrière
1. l'n proverbe anglais dit qu'il faut avoir été reçu pendant sept ans dans onc maison nvant de pouvoir* se permettre de toucher au Çew.
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moi, annonçait à ses matelots, par un geste expressif, qae ma tête tomI)crait dans une heure. Jugez de ma situation! une tragédie française n'était rien auprès de cela. Pendant mon séjour à Paris, j'avais entièrement perdu de vue ce genre de catastrophe*
» Arrivé aux Dardanelles, on me plaça dans un des donjons du château et déjh Ton chargeait le canon qui devait annoncer au monde l'honneur que j'allais avoir d'en sortir par l'ordre exprèsdii suhan; mais au m^me instant Seîd-Aly , revenant de faire le blocus de l'escadre russe dans la mer Noire , passa dans le détroit, et réclama l'ancien privilège de la flotte ottomane de délivrer un prisonnier du château. Quelle fut sa satisfaction de se trouver par ce moyen, en dépit de toute opposition, le sauveur d'un ancien ami ! Ma translation soudaine d'un noir cachot dans une chambre du vaisseau amiral meublée avec magnificence produisit sur moi un tel effet , que je crus être le jouet d'un rêve, et que je passai plusieurs fois les mains sur mon cou pour me convaincre que ce n'était |K)int une illusion.
» Seîd donnait la chasse au pirate grec Lambro. Avant de s'en occuper, il me déposa ici sous la sauvegarde du pavillon fi*an* çais. J'y suis resté depuis ce temps ; et je ne regrette plus ma disgrâce, puisqu'elle m'a valu le plaisir inestimable de faire votre connaissance. »
A ce compliment extravagant je ne répondis que par un grand éclat de rire ; et, en lui disant que je voyais avec plaisir le profit qu'il avait tiré de ses voyages, je le fis rire à son tour. Nous devînmes atuis inséparables; et, tant que je restai à Smyrne, il se passa à peine un jour sans que nous bussions, à l'ombre du pavillon tricolore, qui venait d'y être arboré, quelques verres de muscat à la santé des nymphes aux pieds légers de rOpéra de Paris.
CIUPITAE TRENTE-TROISIÈME. 429