CHAPITRE TRENTE-TROISJÈME
résolus donc de borner là mes prélenlions; et u'envisagoant Hadji-Bollad , mon nouveau mcdèlç, que dans nne petite partie de sa conduite; ne réfléchissant pas que Tespèce de charme allaché à sa situation était dû principalement au bonheur qu'il répandait autour de lui, je resserrai dans de telles bornes mon plan de jouissances qu'il n'offrait plus qu'égoïsme et sensualité. Ne songeant qu'aux plaisirs qui fuient avec la jeunesse et la santé, j'oubliais le bonheur bien préférable que l'homme peut goûter dans la vieillesse , dans la maladie , et même dans l'adversité.
La sagesse du dessein que je venais de former, d'élever sur les plaisirs des sens l'édifice de mon bonheur terrestre, m'oc-* cupa pendant tout mon voyage, et je m'en applaudissais encore lorsque je commençai à apercevoir Scutari, vil'e qu'on peut regarder comme un grand faubourg de Conslanlinople du côlé de l'Asie, et à distinguer les rangées de cyprès plantés dans ces immenses cimetières où reposent ceux qui , mourant dans la capitale , craignent que leurs ossements ne soient troublés un jour s'ils étaient déposés sur le sol profane de l'Europe ^
Un épais nuage de vapeurs couvre toujours ce lieu lugubre. Uo frisson involontaire avertit d'avance le voyageur qu'il approche de ce séjour de deuil et de silence ; et une espèce de vent glacial, qui semble y prendre naissance, vient tout à coup oppresser sa poitrine, gêne sa respiration, et paraît vouloir s'opposer à sa marche. Son cheval même ne respire ces exhalaisons délétères qu'en donnant des signes manifestes de terreur , et , couvert d'une sueur froide, il s'avance à regret sur ce terrain consacré à la mort. Le temps a travaillé si long-temps à peupler ces demeures sout« rraines , Conslantinople a versé tant de fois presque toute sa population dans ce dernier asile de l'humanité, que, malgré le nombre immense de ses habitants , ce royaume des ombres renferme dix fois plus d'habitants que la ville ellemême. Déjà ces champs fertiles en cadavres , ces jardins fleuris
1. ï.es cimelières tles Turcs s'H(-rancIisscnt à meHiirc que la mort fait tle nouvelles conquêtes; et comir.c, dans le voisinage tles grandes villes, on |»Iante des cyprès sur les lomlicaux, ils rcssenibleni de loin à une loréu l^'immenses cirnclières eniouieni Conslanlinople de loulcs pans; mais le plus
Îraiid est celui de Sculari, par suite du désir que conservent même les Turcs Europe de se faire enterrer en Asie.
consacrée aux sépullures, s*étendeiit de tous côtés eulre les inonlagncs, remplissent les vallées, et se prolongent tellement que le ?(iyageur fatigué, de quelque côté qu'il arrive, voit devant lui un espace de plusieurs milles à parcourir entre les tombes et les cyprès avant d'avoir terminé cette course doat il croit voir reculer le terme à mesure qu'il avance ; et cependant ce patrimoine commun de tous ceux dont l'héritage est la corruption prend tous les ans des accroissements rapides, et de nouvelles plantations d'arbres et de fleurs y forment sans cesse de nouvelles avenues de tombeaux.
Il C'est donc là, » pensais-je en hâtant mes pas à travers cette forêt funéraire, « c'e.st à un pied du sol sur lequel je marcbe que se trouve confondue la moitié des générations que la mort a moissonnées depuis près de quatre siècles dans la capitale de l'islamisme ! Là sont endormis du dernier sommeil, côte à côte, sans distinction , également la proie des vers auxquels la mort fournit leur pâture, des êtres entre lesquels la naissance, le rang, les talents naturels ou acquis avalent tracé une distance aussi grande que celle qui sépare le ciel de la terre : le conquérant qui a rempli l'univers de son nom, et le paysan oublié dans le village même oà il a reçu le jour ; le sultan Mahmoud, et son cheval, peut-être plus digne de regret que lui-même *; le vieillard courbé sous le poids des années, et l'enfant qui n'a pas eu une heure d'existence ; l'homme doué d'une intelligence surnaturelle , et celui qui n'avait pas même l'instinct d'une brute ; la beauté de la Géorgie et la négresse de Sennaar ; le vizir et le mendiant, le héros et le lâche. Là, peut-être, est confondue la poussière du juge prévaricateur et de l'innocent qu'il a condamné, de l'assassin et de sa victime, de la femme adultère et de l'époux qu'elle a trahi. Ce sol que je foule aux pieds depuis deux heures était jadis animé comme moi, formait des membres et des traits semblables aux miens. Et moi, créature d'argile, comme ceux qui m'ont précédé dans cette valléa de larmes, quelle que puisse être la durée de mon pèlerinage sur la terre, je serai aussi quelque jour placé à côté d'un cadavre déjà voué à la corrupiion. Là se termineront mes craintes et mesespé-
J. Le I Im.vîiI (lu sultan Mahinoiicl fsi ciiicrré dans le cimetière tic Scalari, VI sa lotubc csl coiivcrie t\\v»\ Aowc %ouVt\v\x \vav Uuii coioiitics.