CHAPITRE TROISIÈME
la pipe allamée dans la bouche , pour punir sa langue de son impertinence. Un vieillard, d'un caractère doux, espèce de. serviteur privilégié, qui, ayant fait son temps de service, était alors chargé d'instruire les nouveaux venus, remarquant mes dispositions ambitieuses, me prit à part en ce moment.
I Écoutez-moi , jeune homme , que vous le vouliez ou non , me dit-il : quant à moi , j'ai toujours eu trop d'indolence ou trop peu d'ambition pour ne pas aspirer à une vie tranquille , plutôt qu'aux distinctions que j'aurais pu obtenir. J'ai donc évité de chercher à inspirer à mon maître un attachement particulier pour moi : tant qu'il aurait duré, ma dépendance aurait été plus grande ; et , quand il se serait éteint , j'aurais été exposé à des persécutions. Mais je vois que vous êtes d'un caractère tout différent : je puis donc vous indiquer le chemin le plus sûr et le plus court pour atteindre l'élévation à laquelle TOUS aspirez , et qui peut seule vous contenter. Quand vous y serez parvenu^ vous vous souviendrez de moi si vous le voulez.
» Il faut que vous sachiez d'abord que tous les maîtres, même b moins aimables , veulent être aimés ; cela flatte leur orgueil et satisfait leur égoïsme ; ils en attendent plus de dévouement à lears intér^ , une obéissance plus entière à leurs orch'es. Un maître ne r^arde la fidélité d'un serviteur que comme un simple devoir qui mérite à peine un remercîment ; mais il considère l'attachement qu'il croit inspirer, comme un compliment lait à son mérite ; et, pour peu qu'il soit généreux, il le récompense libéralement. Mavroyeni est plus accessible que personne i cette espèce de flatterie ; ne la lui épargnez donc pas. S'il TOUS parle avec bonté , que votre front s'éclaircisse ; s'il vous entretient de ses propres affaires, quand ce ne serait que pour dissiper l'ennui qu'il éprouve en servant toute la journée à transmettre les idées des autres, écoutez-le avec la plus grande attention ; si vous bâillez une seule fois, vous êtes perdu. Que la curiosité ne paraisse pourtant pas votre motif; ayez l'air de n'agir que par le plaisir . que vous trouvez à être honoré de sa confiance. Plus vous semblerez reconnaissant do la .moindre faveur, plus vous en obtiendrez de considérables ; il se plaira à vous étoDuer par de nouvelles marques de bonté. 8a vanité est sans bornes;. donnez-loi donc pleine carrière. S'il rentre ch^i \\À
étouffant du besoin d*épancher ses sentiments, accueillez^en Teffusion avec empressement et patience; s*il hésite d'abord à adresser la parole à un jeune homme si fort au-dessous de loi, meltez-le sur la voie avec discrétion, fournissez-lui-en un motif en lui rapportant ce que vous avez entendu certaines gens, qui ne vous croyaient pas si près, dire de son mérite, de ses talents et de son crédit II désire qu*on croie qu'il gouverne complètement le pacha : ne lui dites pas crûment que la chose est ainsi, mais supposez que c'est un fait notoire dont personne n'a le moindre doute. Ne soyez ni trop sincère dans vos remarques, ni trop exagéré dans vos flatteries. Trop de zèle pour la vérité pourrait déplaire à votre maître , et s'en écarter d'une manière trop palpable serait faire insulte à son jugement Si quelque contradiction le met de mauvaise humeur, ne paraissez pas croire qne sa vanité puisse avoir reçu quelque mortification ; tenez un juste milieu entre un respect trop froid et une familiarité trop présomptueuse. Quelque bonté que Mavroyeni vous témoigne en particulier, ne semblez jamais trop à Taise avec lui en public. Un maître aime a rester maître, ou du moins à le paraître aux yeux des autres. Si vous vous rendez coupable de quelque faute , n'attendez pas , pour en faire l'aveu , qu'il devienne impossible de la cacher, et ne cherchez jamais à l'excuser. Au lieu de vouloir l'atténuer, exagérez les reproches que vous vous faites vous*même , et implorez la générosité de votre maître comme votre unique ressource. En toute occasion, gardez-vous bien de paraître plus adroit que lui , ne s'agît-il que de tailler une plume, ou si vous ne pouvez vous empêcher de l'emporter sur lui en^quelque bagatelle, dites que ce n'est qu'à son service que vous avez acquis votre peu de talents. Bien des choses peuvent lui déplaire , uniquement parce qu'elles ne partent pas de luimême. Ne faites pas valoir votre innocence quand il vous fait un reproche non mérité ; ce serait l'accuser d'injustice, et vous ne feriez que l'irriter davantage. Soumettez-vous à son caprice, il ne reconnaîtra jamais expressément son erreur^ mais avec le temps il vous saura gré de votre patience et vous en récompensera. »
J'écoutai cet avis amical, mais un peu long, de Dimos, comme on écoute ordinairement les bons conseils, c'est-à-dire avec un