CHAPITRE TROISIÈME
air de distraction et d'impaUeDce, ce qui fit qu'il daigna m*en épargner la suite ; mais si je ne lui en fis pas de remercimenls, j'eas grand soin d*en profiter.
La place qu'occupait Mavroyeni et le crédit dont 11 jouissait le soumettaient à une sorte de tourment, qui détruisait en partie le plaisir qu'il éprouvait en voyant les plus fiers agas du pays venir tous les jours à son lever se courber devant lui presque aussi* profondément que devant le pacha lui-même ; c'était l'ennui de recevoir les visites de tous les parents ou alliés qu'il avait dans chaque île de l'Archipel, petite ou grande, voisine ou éloignée, il n'avait pas , dans le coin le plus obscur de tout le Levant, un cousin au cinquantième degré , soit qu'il le connût ou non , que le bruit de la confiance que lui accordait le pacha ne tirât de sa lanière, et n'amenât à Argos dans l'espoir d'avoir quelque part aux grâces qu'il croyait que AJavroyeni n'avait que la peine de demander. On replaçait au grand jour une parenté oubliée depuis bien des années; on en rapportait les preuves de vive voix et par écrit, de manière qu'il en était quelquefois absolument confondu. Ces parents et alliés si empressés n'avaient pas l'esprit de comprendre que le moment ou Mavroyeni se montrait en public et était entouré de ses courtisans n'était pas Tinstant favorable pour tomber sur lui avec leur cousinage , l'accabler de leurs détails généalogiques, ou lui rappeler leur ancienne intimité. Toute la journée ils assiégeaient sa porte quand il était chez lui, et le guettaient partout quand il sortait. Enfin , la persécution devint telle que chaque navire qui débarquait à Xauplie lui donnait un accès de fièvre.
Il y a du danger à faire les choses trop bien. Ce que je fis une fois volontairement et par extraordinaire me fut assigné cofflo^e ma tâche journalière. H m'arriva un jour de refuser assez adroitement la porte de mon maître à un de ces parents importuns , et depuis ce temps je fus chargé de les recevoir tous. Il est vrai qu'on n'aurait pu confier cet emploi à de meii leores mains. Sans fatiguer le drogman en lui demandant des instructions particulières, sans Tennuyer de messages désagréa blés à la délicatesse d'un homme qui aurait voulu faire croire ço'iJ u'avait d'autre parent que Jupiter, toutes les fois qu'une flouvelle figure se présentai/ h la porte, j'avais assez de UCV ^ovv:
reconnaître, à l'inspection de ses trails, si celui qui en était porteur pouvait, sans inconvénient, en passer le seuil; et, quand mon discernement s'était prononcé négativement, je défendais avec courage le passage confié à mes soins , et j'étais aussi formidable que Cerbère : j'y mettais même au besoin un peu de brusquerie , sachant parfaitement que mon maître ne me reprocherait jamais d'avoir manqué de respect pour son sang. Il arriva de là, une fois ou deux, que le drognian témoignant quelque crainte de voir fondre chez lui certains parents nouvellement débarqués, j'eus le plaisir de lui annoncer qu'ils s'étaient déjà présentés, et qu'ils ne reviendraient plus. Après cela, quand on lui annonçait un étranger, la réponse : « Qu'Anastase aille lui parler , « suffisait pour m'annoncer la réception qu'il fallait lui faire et la manière dont je devais accueillir ses importanités.
Mon talent pour deviner ainsi les intentions de mon maître m'avança tellement dans ses bonnes grâces, que souvent, après avoir étonné par sa hauteur en public les Turcs du premier rang, il ne laissait d'autre crainte en particulier à son humble cafedgi *■ que celle qui pouvait résulter d'un excès de familiarité; car souvent j'étais sur le point d'oublier les avis de mon vieux camarade, et de sortir de mon humble sphère.
« Anastase, « me dit-il un soir après avoir causé de différentes choses, «j'ai parlé aujourd'hui au pacha du mauvais sujet que j'ai trouvé en vous ; il veut vous voir demain. »
Je croyais qu'un homme si terrible que ce pacha , qui remplissait l'univers de sa renommée , devait avoir la taille des héros d'Homère. Je lui supposais au moins sept à huit pieds ; et, lorsque je fus introduit en sa présence , je levai les yeux bien haut pour le voir. N'apercevant rien, il fallut bien les baisser, et ils tombèrent sur un petit homme accroupi sur le plancher, et sur lequel j'étais sur le point de marcher. Le murmure que fit naître mon étourderie me le fit reconnaître pour le formidable Hassan. Je ne sais si le* pacha fut mécontent de mon approche un peu brusque ou s'il avait déjà quelque sujet d'humeur, mais lorsque^ déconcerté de ma méprise , je reculai pour me