CHAPITRE TRKNTE-QUATRIÈiME
mœurs ne connaît plus de frein, el qui funt gloire de n'apparicnir à aucun pays et de ne reconnaître aucune religion.
Pour éloigner de leur société quiconque aurait la moindre disposition à conserver des antiques notions d'ordre et de décrnce, ces enfants de la joie avaient gravement consacré toute une matinée à la rédaction d'un long règlement, que devait souscrire chaque candidat aspirant à Thonucur d'être admis parmi eux. J'étais si empressé d'ajouler mon nom à ceux qui figuraient déjà dans cette honorable réunion, que j'apposai ma signature à ce règlement sans prendre même la peine d'y jeter ies yeux.
Je le lus pourtant par la suite , et je vis qu'il ne contenait guère autre chose que ce que tant de jeunes gens se prescrivent tacitement à eux-mêmes, sans en contracter l'engagement formel; car, pour me servir du langage de la place dans laquelle s'était formée cette noble association, qui voudrait, à ses risques et périls, prendre une action pour moitié dans une société conjugale, quand, en trafiquant sous pavillon étranger, on peut ajouter à ses autres plaisirs celui de couler à fond l'honneur et la félicité d'un ami ? quel jeune homme de bon sens pourrait supporter, dans l'objet de ses hommages, assez peu de délicatesse pour vendre sa personne moyennant une somme d'argent décorée du titre de douaire ? quel être doué de raison serait assez faible pour se contenter d'exercer des droits acquis par des moyens légitimes, quand il peut rehausser ses plaisirs de tout ce qu'y ajoutent les difficultés, les dangers et le mystère? enfin, où est le héros en galanterie qui serait flatté de l'attachement de sa maîtresse , si elle ne lui en donnait pas des preuves en secouant le joug de la décence et de la -vertu? Voilà ))ourtant à quoi se réduisaient à peu près les conditions imposées par les règlements de cette société; et les membres qui la composaient avaient le cœur si bon, qu'ils plaignaient sincèrement les pauvres femmes auxquelles ces restrictions donnaient (le Téloignement pour les soins qu'ils désiraient leur prodiguer. Etourdi par leur jactance et obligé de prendre leur ton dans la crainte de m'attirer leur mépris, je m'engageai un soir, uniquement pour soutenir ma réputation, à me faire accueillir favorablement, dans un temps donné , par la b^awV^ ^'^u ysn&
444 MÉMOIRES D'UN GRtC.
dosignerail comme la plus inaccessible de Smyriie. A peine avais-je laisse échapper celle fanfaronnade , que je reçus le biliel suivant :
«Vous des entreprenant; la dépense ne vous fait pas i)cur; vous vous plaignez, dit-on, de trouver trop-de facilités dans vos conquêtes; vous êtes admis chez Chrysopoulos : comment uégligcz-vous la plus brillante des pierres précieuses de Smyriic, la belle Euphrosyne? »
Je ne doutai pas un instant que ce billet ne fût Touvrage de quelqu'un de mes dignes collègues ; je pensai même que ce pouvait être un complot général pour m'éprouver. Je le regardai comme un gant qu'on me jetait : il fallait le ramasser ou perdre ma réputation. Je lus donc l'épître à haute voix, et je déclarai ; que je sortirais vainqueur de cette épreuve, etqu'en cas "^ contraire, je me soumettais à perdre la place que j'occupais dans celte illustre société. Chacun secoua la lêle d'un air d'incrédulité. Je me piquai au jeu ; je proposai une gageure considérable; elle fut acceptée, et j'eus la satisfaction de voir tous mes amis sourire intérieurement, comme s'ils eussent déjà tenu mou argent.
J/objet de celte faiale gageure était une jeune Grecque, parente d'un riche négociant dans la maison duquel elle demeurait. Euphrosyne passait pour la première des beautés de Smyrne, et Ton disait qu'elle était (lancée depuis peu au Gis d'un autre commerçant grec possédant une fortune immense. L'argent, qu'en toute autre occasion j'avais trouvé un moyen d'attaque Irès-uliie, ne pouvait donc me servir en celle-ci , et devenait au con(raire une arme défensive contre moi.
11 était trèsvrai, comme on le disait dans ce billet insidieux, que j'étais admis dans la famille dont la belle Euphrosyne faisait le principal ornement. Chrysopoulos, homme plein d'expérience, m'avait aidé de ses conseils dans quelques-unes de mes opérations de commerce ; mais jamais un rayon de l'éclat répandu par les charmes d'Euphrosyne n'avait brillé h mes yeux. A peine l'époux qui lui était destiné avait-il pu lui-même l'apercevoir. Quoiqu'il eût un libre accès dans la maison , dès qu'on entendait le bruit de ses pas, les matrones de la famille faisaient dis- IxiraUre la jeune uymçVie, o\x ^\si vàftm (Qi-maieui devant elle