CHAPITRE TRENTE-QIATRIKME
couvrir de riches vêtemenis; car si» dans de certaines occasions, j'étais jaloux de ma parure, je craigt?ais que, dans celle-ci, elle n'attirât les yeux plus que ne le ferait ma propre personne. Je me bornai donc à déployer toute la recherche de rélégance,<'t je fis choix du costume le plus propre à faire valoir les dons extérieurs dont la nature m^avait favorisé. . Ainsi armé pour faire des conquêtes, je m'acheminai vers l'endroit qui m*avait été indique , et qui était une vallée solitaire plantée d'arbres de toutes espèces. J'y vis bientôt arriver une troupe de jeunes filles. Je me cachai derrière un buisson jusqu'à ce qu'elles fussent assez avancées dans le vallon pour ne pouvoir m'éviter; et alors, sortjinl de mon embuscade, j'allai à leur rencontre à pas lents , et comme si le dessein de me promener m'eût seul amené dans le même lieu. Avant de pouvoir distinguer leurs traits , je les entendais se livrer à une innocente gaieté ; mais, dès qu'elles m'aperçurent, tous les voiles, tous les schalls furent en mouvement pour me dérober la vue des beautés dont ils ornaient les attraits. Je n'aurais même pu savoir laquelle était Euphrosyne, si Sophie, qui marchait derrière, ne me l'eût désignée par un geste. Je ne fis que passer devant elles, et je les saluai de l'air d'un homme qui demande excuse d'avoir commis une indiscrétion , dont cependant il est loin de se repentir.
Sous le rempart impénétrable d'ornements de toute espèce qui couvraient Euphrosyne, je ne pus discerner ni ses traits ni même sa taille ; mais je n'étais là que pour me montrer, et non pour voir. J'admirais pourtant son port majestueux, sa dénuirche pleine de grâce ; mon imagination l'orna de tous les charmes que je me plus à lui prêter, et j'eus toute la nuit devant les yeux la belle image que j'avais créée.
Sophie arriva le lendemain de très-bonne heure, et je lui dema.ndai avec empressement si elle avait quelques nouvelles favorables à m'annoncer.
« Je vous rapporterai les faits , » me dit*elle , « et je vous laisserai le soin d'en tirer les conclusions. Hier soir, en déshabillant ma maîtresse, j'eus soin de vous mettre sur le tapis. Vous connaissez sans doute , » lui dis-je , « l'homme qui nous a surpiises dans notre promenade ce malin ^ •
kkê MÉMOIRES D*(JN GREC.
« Non, » me répondit-elle, et elle parut surprise que je tous connusse davantage.
« Ce n'est pas ma faute , » répondis-je, « si notre bonne ou notre mauvaise étoile a voulu qu'il \înt quelquefois dans celle maison. Si j'eusse cru que le hasard eût conduit ce jeune musulman du côté du vallon, je vous aurais engagée à diriger ailleurs votre promenade , car on dit qu'il est impossible de le. voir sans l'aimer. »
« Quelle folie ! » s'écria Ëuphrosyne en rougissant.
« C'est sans doute une folie, » ajoutai-je d'un air indifférent; • mais ce que je iK)urrais vous dire encore n'en est certainement pas une. i»
« Qu'est-ce donc? » s'écria-t-elle avec empressement; « mais je n'ai pas besoin de le savoir , » ajouta-t-elle , u cela ne peut me concerner en rien. » ' '
« Cela vous concerne plus que vous ne pouvez le croire , » lui dis je. Je lui appris alors que vous l'aviez vue, et que vous souffriez pour elle tous les tourments de l'amour le plus ardent. Enhardie par son silence et par un soupir qui lui échappa, j'osai lui faire votre éloge. Elle ne m'interrompit point, mais jo vis que son agitation seule l'empêchait de parler. Elle se remit pourtant, et me demanda avec un sang-froid affecté à quoi j'en voulais venir ?
» Je me trouvai embarrassée à mon tour ; et , comme j'hésitais, elle me dit que je n'avais pas besoin de chercher une réponse et qu'elle informerait ses parents d'une conversation si peu convenable. J'obtins pourtant,' à force d'instances, qu'elle ne leur en dirait rien. »
J'avais trop d'amour-propre pour ne pas être convaincu, d'après ces détails, que j'avais fait quelque impression sur le cœur 'd'Ëuphrosyne, et j*allais proposer à ma complice de nouvelles mesures fondées sur cette supposition , quand un grand bruit , qui se fit h ma porte, m'annonça l'arrivée d'une partie de mes compagnons de plaisirs. Je n'eus que le temps de faire entrer Sophie dans une chambre voisine ; et , craignant que la visite de mes amis ne se prolongeât trop long-temps, je leur proposai une promenade sur le quai , afin de lui donner la facilité de se retirer.
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Pendant tout le reste de la matinée, je ne pus m'occupor que d'Euphrosyne. A mon peu d'empressement pour la voir avait succédé le désir le plus ardent d*y parvenir, et je ne pouvais plus goûter de repos avant de Tavoir satisfait. C'était un jour de fête pour les Grecs. En me rendant chez Chrysopoulos dans la soirée, et en y entrant sans me faire annoncer, j'étais sûr de trouver toute la famille assemblée. Je résolus de risquer l'aventure. Les éclats de joie qui résonnaient dans toute la maison avaient guidé mes pas et empêché d'entendre le bruit de mon approche; j'arrivai sans avoir été aperçu jusque dans la salle où l'on était réuni. Euphrosyne, couverte de ses plus beaux atours, racontait d'un ton enjoué un conte oriental. Tous les yeux étaient fixés sur elle , et je fis quelques pas dans l'appartement sans qu'on me remarquât. Enfin un cri perçant, poussé en même temps par toutes les femmes, annonça l'arrivée d'un étranger. Elles se précipitèrent devant Euphrosyne, lui couvrirent la tête d'un voile épais , el la firent disparaître de la salle aussi promptement qu'aurait pu le faire le magicien dent elle racontait l'histoire.
Mais il était trop tard , un coup d'œil de ses beaux yeux noirs avait rencontré les miens ; sa voix harmonieuse était parvenue jusqu'à mon oreille, et le sang qui coulait dans mes veines semblait avoir été remplacé tout à coup par une flamme ardente qui me dévorait.
Cependant on me fit l'accueil le plus gracieux ; on me témoigna le plaisir inexprimable que faisait ma visite inattendue; et, tandis qu'on dérobait soigneusement à mes yeux le seul objet dont la vue pouvait satisfaire mes désirs, on s'empressait de m'offrir tout ce qui m'était indifférent. Une statue ne se serait pas montrée plus insensible à toutes ces politesses. Assis à la place même qu'EupInosyne venait d'occuper, j'étais incapable de penser à autre chose qu'à elle; je ne répondais que par des monosyllabes , j'élais distrait, préoccupé; le temps s'écoulait à mon insu, et il fallut qu'on m'avertit quand l'heure de se mirer fut arrivée.
Je retournai chez moi à pas lents, et je m'abandonnai tout entier à ma nouvelle passion. Je ne songeai à me coucher que lors(|ue ma lanipe menaça de me laisser daïii YoViSÇ.ViT\\fc ^\ûaSî^
ragitalion de mes sens ne me permit pas de goûler les douceurs du repos. Si la fatigue me procurait un assoupissement de quelques instants, ]*image d'Kuphrosyne venait se présenter à ' mon esprit , et je m'éveillais au milieu d'efforts superflus pour donner un corps et des couleurs au fantôme aérien produit p«ir mon imagination.
Je me levai au chant de Talouetle, mais moins vif et moins gai qu'elle, tant j'étais absorbé dans mes réflexions. Je comptais toutes les heures qui s'écoulèrent bien lentement jusqu'à celle où Sophie devait se rendre chez moi. Cette heure arriva, mais Sophie ne vint point. La journée entière se pas.'a aussi lentement, et elle ne vint point, et elle ne m'envoya pas même un mot pour m'expliquer pourquoi elle ne venait pas. J'aurais voulu pouvoir aller dans cette maison bénie par la prénencede l'ange de mes pensées. Je fis tout ce que je pus. Je me promenai tout le long du jour en vue de la porte; j'épiais tous ceux qui entraient et sortaient; je me tenais prêt à m'élancer, comme un oiseau de proie, sur la suivante, au moment où elle se présenterait; mais elle ne venait pa^^' Tous les moyens de m'insinuer dans le cœur de la céleste Euphrosyne , je les passais successivement en revue. Selon qu'elle serait plus ou moins sensible aux charmes de l'or, accessible à la vanité, charilable ou dévote , je pouvais essayer de l'éclat éblouissant des images de saint Marc \ ou la gloire de voirie hautain Sélim à ses pieds, ou l'orgueil de lui arracher une promesse de réforme, ou l'espérance de sauver son âme d'une perdition éternelle. Mais lequel de ces moyens devait me faire pénétrer plus aisément dans son cœur, et quelles étaient cliez elle les vertus ou les faiblesses qui pourraient la rendre plus propice à mes vues, c'était là un secret pour moi. Pendant tout le temps que le soleil resta à l'horizon, et je crois vraiment qu'il y resta plus long-temps à me contempler ainsi lourmenîé. je ne pus rien savoir. Enfin, à la chute du jour, au moment où je retournais chez moi tout à fait désespéré, je vis passer près de moi Sophie , que je reconnus et suivis dans un eiuîroil écarté. Se retournant alors comme une personne très- pressée, elle s'écria d'une voix agitée :
/. Les scr|iiii)S (le Venise \>orVa\cuV. Vc^ç^xe \.W vAÎnt Marc