CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME
« Qu'avez- VOUS fait? Et |)ourquoi vous ctes-vous montré hier dans Tendioit que vous deviez surtout éviter avec le plus de soin? »
«Pour voir la belle à qui j*ai dessein déplaire, » répondis-je. «Et pour la perdre à jamais, « répliqua-t-elle. Votre visite inattendue, dt la manière dont vous vous êtes conduit, ont inspiré des soupçons, ont fait naître des craintes, et le jour de la uocC) qui était encore incertain, a été fixé à demain. »
Un combat intérieur, qui ne fut pas de longue durée, retint quelques instants ma réponse sur mes lèvres, u Sopliie , » «j'écriai-je enfin, «ma resolution est fixée. Quand je ne connaissais |)as Ëuphrosyne, quand je n'éprouvais encore aucune préférence pour cet ange de lumière, la conduire à sa perte ne me paraissait qu'un jeu; mais j'ai vu cette fille charmante, et je suis tombé dans le piège que je lui préparais. Son innocence a fondu le triple airain qui entourait mon cœur. II n'est aucun sacrifice que je ne sois maintenant disposé à faire pour elle; je veux rattacher à mon sort par les nœuds sacrés du mariage : je payerai le montant de ma maudite gageure, l'amour me tiendra lieu de fortune. »
Sa réponse fut précédée d'un éclat de rire tel qu'en poussent les esprits infernaux. « Et vous croyez donc, » s'écria- telle, «que vous n'avez qu'à annoncer votre résolution magnanime pour obtenir la main d'Euphrosyne? Détrompez-vous; ses parents sont aussi fiers que riches, et aussi dévots qu'orgueilleux : pour rien au monde ils ne souffriraient que leur cousine épousât un maliométan; ils la refuseraient même au sultan s'il venait la demander pour épouse. Jugez donc si vous avez la moindre chance de succès, surtout au moment où l'on vient de l'accorder à un jeune Grec possédant une fortune immense. Croyez-moi, si vous vouhz réellement que l'hymen couronne votre flamme, il faut commencer par assurer vos prétentions sur des fondements plus solides que la protection de celle diviimé dédaigneuse : il faut forcer la famille hautaine d'Euphrosyne à désirer elle-même ce mariage. »
• Je vous entends, » lui dis-je, « mais je vous déclare encore une fois que ma résolution est fixée. J'aime trop Ëuphrosyne pour vouloir la priver de ce qui doit faire VovçueW ,\î^ ^ov\^^^-
tion et l'ornement de toute sa vie. Pour la première fois, je dompterai mes passions ; je supporterai le châtiment de ma forfanterie. Si, après avoir sacrifié ma fortune à son honneur et à sa vertu, elle consent à m*en récompenser par le don de sa main, je ne puis lui promettre les richesses du monde , mais je l'en dédommagerai par un trésor inépuisable d'amour. Si, au contraire, elle me rebute, je saurai prendre patience; j'aurai fait une fois ce qui est juste, aux dépens de ma vanité, de ma fortune et de mou bonheur. »
Sophie pâlit à ces mots : elle semblait ne savoir si elle devait parler ou se taire; enfin, me voyant bien déterminé: «Si vous êtes homme, » s'écria-t-elle , « ne permettez pas c^u'unc femme vous abuse plus long- temps, et ne craignez pas de ternir une glace qu'un souffle impur a déjà souillée. J'avais de la répugnance à vous dévoiler ce mystère ; mais je ne puis souffrir que vous sacrifiiez votre fortune pour vous rendre le jouet d'une famille arrogante, et je vous dirai tout, tout ce qui est encore un secret pour les autres. Un arbuste séduit encoi^e la vue par ses fleurs quand il est dépouillé de ses premiers boutons. »
Baissant alors la voix, et s'approchant de mon oreille, elle me conta une histoire dont le récit me fit frissonner. Il me sembla qu'un serpent versait tout son venin dans mon cœur. « Kt voilà pourquoi, » dit-elle en finissant, « on met tant de précipitation à conclure un mariage si avantageux, o
« Il n'existe donc pas d'innocence sur la terre ! » m'écriai-je : « est-il possible que le ver de la corruption ait déjà attaqué un bouton dont la fraîcheur est si éclatante 7 Se peut-il qu'un autre ait obtenu sans efforts un bien auquel Ànastasc était prêt à renoncer par le plus pénible des sacrifices offerts à la vertu ! » Ces réflexions me déterminèrent à revenir à mon premier projet, moins par amour que par ressentiment; et je fis jurer à Sophie, par tout ce qu'il y a plus de sacré, qu'elle ne dévoilerait à personne cet odieux secret, de peur que sa publicité ne me privât du fruit que je devais retirer de mon entreprise, si elle était couronnée du succès.
Cependant, quand la première effervescence fut passée,
quand j'eus recouvré assez de sang-froid pour réfléchir, je fus
frappé de Tidée, que k cvîiVuVe Oi^ ^^t^t^i V\ vécompense que je