CHAPITRE TRENTE-QUATRIKMK
lui avais promise pouvait avoir engagé Sophie à inventer l*liisloirc dont elle avait prétendu me faire confidence : rien ne me parut plus probable. J'hésitai encore sur ce que je devais faire, et je me décidai pour le parti le plus honorable : la vertu triompha une seconde fois; j*anno:;çai ma résolution à Sophie, et je ne lui cachai pas les soupçons qui me Tavaient inspirée. Elle prit à témoin de sa véracité le ciel et toutes les puissance s célestes; mais j*étais déterminé à ne plus l'écouter. J'ouvris ma porte; je lui ordonnai de me délivrer de son odieuse présence, et elle se retira en m'accablant d'injures et d'imprécations.
Moitié satisfait, moitié mécontent de moi-même, j'éprouvais une oppression accablante , et je sortis de mon appartement pour respirer plus librement. J'errai dans la ville au hasard, fuyant mes amis, auxquels je n'aurais pu dire que des choses propres à les égayer à mes dépens, et commençant h réfléchir sériieusement si, par intérêt pour ma fortune, il ne serait pas convenable de me dérober sur-le-champ à leur |:oursuite, et de leur faire , ainsi qu'à la ville de Smyrne , des adieux éternels , sans m'assurer s'ils approuveraient un dépan aussi précipité.
Au milieu de mes profondes méditations, un de ces hommes complaisants qu'on trouve dans toutes les grandes villes, le dos appuyé contre une muraille, attendant qu'on les charge de quelque commission , s'arrêta en face de moi , et me présenta un petit bouquet de fleurs. Versé dans la langue de ces muets messagers d'amour, j'arrachai le bouquet des mains qui semblaient le profaner; j'en considérai aussitôt l'arrangement, et je reconnus qu'on n'avait pas laissé aux œillets et aux giroflée ^ le soin de m'exprimer tout ce qu'on avait à me dire, car ces fleurs odoriférantes cachaient un billet. Après quelques doux reproches sur ce qu'on appelait mon imprudence de la veille , on m'y disait qu'on ne se serait jamais décidé à m'écrire sans les circonstances impérieuses qui y forçaient ; mais que la journée du lendemain devant séparer à jamais deux cœurs qui s'entendaient, il était urgent de prendre des mesures pour em|)echer celte séparation. On m'informait ensuite : que le cabinet où couchait celle qui m'écrivait était séparé par un corridor de la chambre occupée par Je maître et la maUve^sc à\x \^^\^> v^^^^
cabinet donnait sur le jardin, et que ce jardin n'était fermé que par un mur peu élevé donnant sur la rue. Un post-scriptum non moins prudent ajoutait : que des servantes sans soin oubliaient souvent de fermer les volets , et qu'une famille rangée était toujours coucbée à minuit.
Jç ne connaissais pas récriture d*£u|)brosyne ; il était possible d'ailleurs qu'elle eût fait écrire ce billet par une de ses confidentes, au surplus, l'épreuve était facile à faire. Deux mille sequins à payer ou à recevoir oiïraient une différence qui méritait qu'on y fît attention. Je résolus donc de suivre de point en point les instructions que j'avais reçues.
Dix minutes avant l'heure indiquée , je pris mes pistolets, je m'enveloppai d'un manteau, et je partis pour mon expédition. On ne m'avait trompé sur aucun point : j'escaladai facilement la muraille, je n'eus besoin que de pousser les volets, et je sautai dans la cLambre où, couverte seulement d'un léger haîck * de Barbarie, Ëqphrosyne dormait d'un sommeil si doux qu'on aurait pu le prendre pour celui dei'innocence, et que j'hésitai encore un instant avant de me débarrasser de mon manteau, de poser mes pistolets sur une table, et d'éteindre une lampe qui brûlait dans la chambre.
Si le sommeil réel ou simulé de ma maîtresse m'avait surpris d'abord, sa durée opiniâtre m'étonna bien davantage, et ma surprise ne connut plus de bornes quand Ruphrosyne, s'éveillant enfm, s'arracl.a d'entre mes bras avec effroi, en poussant des cris affreux.
Je lui mis la main sur la bouche , mais il était trop tard ; Chrysopoulos l'avait entendue. Sautant à bas dç son lit, il avait pris une carabine qu'il tenait toujours chargée, et, courant veiii l'endroit d'où partaient les cris, il enfonça d'un seul coup la porte du cabinet.
J'étais déjà debout,couvert de mon manteau, et tenant un pistolet de chaque main. Dans l'obscurité, Chrysopoulos me prit pour un voleur; il fit feu et me manqua. Je lui appuyai sur la poitrine le bout d'un pistolet : « Si vous avez quelque égard pour l'honneur de votre, cousine , » lui dis je , « favorisez ma fuite, et mettez tout sur le compte d'un rêve. »
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