CHAPITRE TRtNTEQUATRIÈME
Il reconnut ma voix. Tout son corps tremblait de rage; et ses yeux , dans les ténèbres, brillaient comme ceux d*un ligre cil fureur. Incertain de ce qu'il devait faire, il restait immobile près de la porte , tandis qu'Euphrosyne , muette de désespoir, se cachait le visage de ses mains et versait des larmes amèrcs.
Cependant le bruit du coup de mousquet avait éveillé non> seulement toute la famille, mais tout le voisinage. La femme de Chrysopoulos criait au meurtre dans son lit; on entendait dans la maison un bruit qui annonçait que les domestiques se levaient précipitamment, et les voisms frappaient à la porte à cou|)s redoublés.
Chrysopoulos sentit alors la sagesse du conseil que je lui avais donné : « Fuyez ! » me dit-il en me montrant du doigt la fenêtre; mais il était trop tard, la porte avait été ouverte aux voi- >ins; plusieurs voix se faisaient entendre dans le jardin, sous la croisée même, et je n'aurais pu me retirer sans en être aperçu. Dans cet embarras, il examina si je pourrais me cacher sous le lit de sa cousine, mais il était trop bas ; dans sa garde-robe, elle était trop étroite. Knfm , faute de meilleur expédient, il me poussa dans un coin de la chambre, me ût signe de me jeter à terre; et, arrachant le haîck qui couvrait le lit d'Eophrosyne, il en voila ma personne et mon crime.
rlusieurs personnes arrivèrent au mémc^instant. Les questions se succédèrent sans interruption, et Chrysopoulos y fit la ré|)onsc c|ue je lui avais suggérée; e!le était assez plausible. On attribua la terreur et la confusion d'Ëuphrosyne au coup de feu tiré par sttn cousin et à la boute de voir paraître tant de monde dans sa chambre ; et Texplication se termina à la satisfaction ou plutôt au mécontentement des voisins curieux, qui, s*attendaut à quelque histoire tragique, ne furent pas très>charmés de n'avoir été appelés que par les suites d'un mauvais rê\ e. Ils se retirèrent en ^ouhaitaDt au riche (Chrysopoulos des soupers moins bons, ou de nuilieures digestions.
Sa femme s'était armée d'assez de courage pour se rendre «i la suite des autres dans la chambre de sa cousine ; elle y était arri- \ie la dernière, elle fut la dernière à en sortir; elle avait mêm;3 quelque envie d'y rester, pour calmer , disait-elle , l'agitatiou d'Ëuphrosyue. £llenc croyait pas-à l'histoire du rêve de Chry-
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so|K)ulos, et clic aurait voulu approfondir celte affaire. Son mari alarmé , et uc se ûant pas à sa discrétion , la prit par le bras, ]a reconduis! dans sa chambre , et, de peur qu'elle ne songeât à en sortir, l'y enferma sous les verrous avant de revenir s'assurer si j'étais parti.
8ans crainte pour moi-même, ce u'était que par compassion pour Euphrosyne que j'avais consenti à me cacher. Plus d'une foi», j'avais été tenté de me montrer à la compagnie assemblée dans la chambre , et d'emporter comme un trophée de ma victoire le léger haîck qui servait à me couvrir. Quand tout le monde se fut retiré, j'avais encore quelque envie de rester pour iiic faire expliquer des circonstances qui ne me paraissaient pas très-intelligibles dans toute cette affaire; mais je sentis que ni le temps ni le lieu n'étaicpt convenables pour une pareille explication. Je sautai donc dans le jardin ; je franchis le mur une seconde fois, et je regagnai ma demeure solitaire. Là, m'étant couché, je ce cessai de réfléchira la bizarrerie des femmes qui font succéder les cris du désespoir aux invitations les plus flatteuses, que lorsque le sommeil vint fermer mes paupières; et, quand je m'éveillai le lendemain, je fus tenté de regarder comme un songe, tout ce qui s*était passé pendant la nuit.
La première circonstance qui m'en prouva la réalité fut l'arrivée de Chrysopoulos. Déterminé à le braver, je le remet ciai de l'honneur qu'il me faisait en me rendant visite de si bon matin, et l'invitai à s'asseoir. Il ne s'offensa point de mes civilités insolentes; mais en venant sur-le-champ au motif de sa démarche : « Vous avez fait la plus cruelle des injures, • me dit-il, « à une famille dont l'honneur n'avait été jusqu'à présent souillé d'aucune tache. Je ne sais ni ne veux savoir jusqu'à quel point vous avez porté Taudace. Si vous n'avez pas commis le crime tout entier, ce n'est point votre faute. Cependant, malgré l'horreur que vous m'inspirez, il faut que je m'abaisse jusqu'à vous faire une demande. »
0 Parlez, o lui dis-je , « une requête si agréablement annoncée ne peut manquer d'être favorablement accueillie. »
tt Votre crime, » dit Chrysopoulos, « n'est encore connu que de nous et des vils complices que vous devez avoir eus dans notre maison. L'époux destiné depuis si long-temps à Euphro-
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sync n'a pas le nioii)drc soupçon ; il ne pense nullement à renoncer à rhymen projeté; promcUez- moi donc, par compassion pour votre victime, de ne pas porter la cruauté plus loin , de ne pas divulguer votre attentat et notre honte , et de ne pas priver à la fois la pauvre Euphrosyne d'un époux et de son honneur. •
Emu par une prière si humble et si touchante, j*oubliai que je n'avais médité le crime dont on m'accusait que pour pouvoir m'en vanter; je devins tout à coup aussi empressé que Chrysopoulos à éviter qu'il pût avoir des conséquences plus fâcheuses pour une malheureuse fille dont je ne pouvais m'empêcher d'avoir pitié, et je lui fis le serment solennel de l'ensevelir dans le plus profond secret. Tranquillisé par les assurances que je lui prodiguai de mon inviolable discrétion , il fut presque sur le point de me faire des remerciments ; mais , ayant réprimé cet excès de reconnaissance , il se contenta de me dire en me quittant qu'il comptait sur une promesse aussi sacrée.
A peine fut-il parti cependant, que je réfléchis : que cet engagement imprudent me faisait perdre tout le fruit de ma victoire ; et que, si je n'y donnais de la publicité, bien loin de pouvoir réclamer de mes amis le prix que j'y avais mis, je me trouverais au contraire obligé de le leur payer , et de me dépouiller ainsi de la presque totalité de ce qui me restait de ma fortune; mais j'avais donné ma parole, et je résolus de ne pas y manquer.
Cette résolution ne m'empêcha point de regretter mon imprudence et de maudire ma précipitation. Je m'attendais que la misérable Sophie viendrait réclamer la récompense que je lui avais promise; mais, à mon grand élonnement, elle ne parut point. Je m'occupai de ma toilette, sans savoir encore à quoi j'emploierais ma journée ; et je venais de mettre la dernière main à l'arrangement de mon turban, lorsque des cris que j'entendis dans la rue m'attirèrent à ma fenêtre.
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