CHAPITRE TROISIÈME. 3ô
prosterner devant lui et baiser le bord de son véteoieut , il ne ûl pas plus d'attention à moi qu'à la poussière que je me jetais sur la tête. Mavroyeni vit que le moment n'était pas propice; il me ûr signe de me retirer, et je disparus à l'instant.
Il existe en mol je ne sais quoi qui se révolte quand je suis forcé de faire un acte d'humiliation devant un de mes semblables. L'extrême bonté de Mavroyeni pouvait seule me réconcilier avec mon état d'esclave , et son indulgence m'avait fait espérer d'en trouver autant dans Hassan. « Je ne m'abaisse, » pensai-je en entrant dans sa tente, a que pour m'élever davau* tage. » Mais quand, après m'être roulé dans la poussière, je vis que je n'avais gagné à cet avilissement qu'un regard de mépris, comme cette mortification se fit sentir vivement à mon cœur ! À peine pus-je contenir mon émotion tant que je fus sous sa tente ; et, dès que je m'en trouvai dehors , je me soulageai par un torrent de larmes.
Il fallut pourtant bientôt m'imposer la contrainte de déguiser mes sentiments. Mes compagnons, à qui je m'étais vanté de la visite que j'allais rendre au pacha , m'attendaient tous avec impatience pour en apprendre le résultat. De peur de les rendre trop heureux en leur faisant connaître l'accueil que j'avais reçu , je changeai mes sanglots en sourires , et leur dis que j'avais obtenu la réception la plus gracieuse.
La principale tribu des Arnauies rebelles, celle des Beckiaris, était établie, au nombre de dix mille ou environ, dans la capitale , même de la Morée*, et ils y retenaient prisonnier le gouverneur Méhémet-Pacha, ce que bien des gens s.upposaient se faire de son consentement. Avant d'eu venir à des hostilités déclarées, Hassan leur offrit encore une amnistie entière , pourvu qu'ils quittassent le pays sur-le-champ; mais ces bandits endurcis, se fiant sur leur nombre, ou peut-être sur quelques moyens moins apparents, pour détourner le coup qui les menaçait, rejetèrent cette offre, se retranchèrent sous les murs de la ville, et bravèrent les forces du pacha.
Ils espéraient probablement l'intimider par cet air de résolution, mais ils se trompèrent. Le 10 juin, vers midi, Hassan,
I. Tripoliua ; c'élail là que résidait le gouvtrneur turc. B.
à la tête de 4*000 hommes d*élite, partit pour Tripolilza, et marcha toute la nuit. Mavroyeni suivit le pacha , et je suivis Mavroyenî. Comme Grec, et surtout comme cafedgi, je n'avais pas la moindre espérance de prendre une part active à cette expédition , et ma seule chance était de rencontrer quelque fuyard. Mais mon maître, qui désirait que j'eusse ma part de toutes les bonnes aventures qui s'oflfraient , après avoir parlé à Toreiile du pacha , se tourna tout à coup vers moi , et me dit : <t Ânastase, je vous ai obtenu de Son Altesse la permission de porter le mousquet et de prendre part au combat comme un Osmanli ^ »
Cette faveur était sans doute inappréciable, mais elle tomba sur moi avec une rapidité qui m'étourdit un instant. Je sentis pourtant que je devais paraître enchanté; et, quoique mon cœur éprouvât une sorte de tressaillement, je fis tous mes efforts pour que mon visage n'exprimât que la joie. Pour mieux prouver toute ma satisfaction, je chantai tout le long du chemin, quoique parfois hors de mesure; mais qu'on se souvienne de ce que j'étais, un Grec , entre les mains duquel un musulman aurait jusqu'alors regardé comme un sacrilég.e devoir un fusil, et ce n'éti^it qu'à la dérobée que j'en avais ti^ quelques coups sur des moineaux.
Je n'essaierai donc pas de cacher que, lorsque le point du jour me* fit voir, entre le front de notre colonne et les murs de Tripoïiàa , à la distance de quelques centaines de pas seulement , toute l'armée des Arnautes, mon cœur si fier commença à battre violemment, et que lorsque, le moment d'ensuite, j'entendis Hassan donner l'ordre de charger, je crus un instant que je ne pourrais plus respirer. La honte me tint pourtant lieu de bravoure. Je ne pouvais éviter le danger ; je résolus donc de n'y pas songer, et, suivant l'exemple des guerriers plus expérimentés qui m'entouraient, j'avalai coup sur coup plusieurs traits ' d'une certaine liqueur sans nom que, dans ces occasions, le capitan-pacha faisait sagement distribuer à ses soldats. Soit que ce breuvage fît son effet, soit que le coiirage se communiquât comme la lâcheté, il est certain que mon cœur qui, un moment
i. Nom qui sonne aussi agrcableiiieut aux oreilles d'ua Turc que celui de Turc leur est dcsaQréiihle .