CHAPITRE TRENTE-CINQUfÈME
qu'il en est encore temps; feignez d'être entrée dans une église pour implorer les conseils du ciel ; et, en acceptant pour époux le digne Argyropoli, prévenez les suites fâcheuses d'une démarche inconsidérée. » ^
Hélas ! je parlais à une femme qui, absorbée dans sa douleur, ne m'écoutait pas, n'entendait peut-être pas mes paroles, Euj^osvne, fixant sur moi des yeux égarés et suppliants, gardait un niorne silence que je traitais d'opiniâtreté, et je vis qu'il fallait lui parler en termes plus clairs et plus péremploires. Ayant («il dans la chambre deux ou trois tours à grands pas, comme pour ajouter encore aux mouvements impétueux de mon sang bouillonnant : «Euphrosync,»» m'écriai-jc, « il est impossible que vous restiez avec moi. Je suis errant sur la surface du globe : aujourd'hui à Smyrne , demain je partirai peut-être pour une autre extrémité du moude. Votre séjour chez mol ne peut que nous perdre tous deux. J'insiste pour que vous^rtiez de ma maison, avant que la vôtre soit fermée à un rep€fntir trop tardif. »
« Ah ! » s'écria Euphrosyne en embi assaut mes genoux avec les convulsions du désespoir, » ne soyez pas si barbare ! ne repoussez pas celle que vous avez privée de tout autre refuge ; si je ne puis être votre épouse, que je sois votre esclave. Ce n'est que devant vous que je puis n'avoir point à rougir ; ce il'est [ue près de vous que je puis être à l'abri du mépris. Le zèle avec lequel j'exécutOFai vos moindres ordres me fera gagner ce pain, que je ne recevrais ailleurs que comme une grâce à laquelle je n'ai nul droit. Si j'ai pu vous plaire un jour, ne puis-je vous plaire quelques jours encore? Teut-être alors la vie me serat-ellc suppoilable ; et, quand les larmes auront terni mes yeux, quand le chagrin aura flétri mes traits, quand Euphrosyne n'aura plus pour vous aucun charme, il vous suffira de le lui dire : elle saura vous quitter et mourir. »
En dépit de quelques larmes qu'arracha h mes, yeux cette prière attendrissante, j'allais de nouveau insister pour qu'elle me quittât , pendant que le passé pouvait encore se réparer, quand il survint uirincident qui opéra une révolution soudaine dans mes sentiments et ma détermination.
Ce n'était rien moins qu'une irruption subite de tous les parenis d'Éuphrosyne. Us s'étaient doutés c\vx*çVV(iw^\\.Ocv^\^^'««^
4G2 MÉMOIRES D'Vfi GREC.
asile chez moi, et ils s*y présentèrent réunis pour revendiquer la brebis égarée et la ramener au bercail. Chrysopoalos n*était pas avec eux. C'étaient des cousins, des arrière-cousins, qui s'avancèrent, sans beaucoup de cérémonie, à l'instant où je conjurais de nouveau leur belle parente, au nom du ciel et de la terre, de ne pas rester chez moi une minute de plu&
Mes lecteurs savent déjà que je n'aimais pas que des étrangers se mêlassent de mes affaires, et que j'étais toujours porté à faire tout le contraire de ce qu'ils me conseillaient, uniquement pour prouver l'indépendance et la fermeté de mon caractère. Ils ne seront donc pas surpris qu'il se soit opéré en ce moment un changement si complet dans mes idées, que, si Ëuphrosync eût témoigné alors le désir de me quitter, j'aurais employé la force pour la retenir. La saisissant par un bras, tandis que ses parents la tiraient par l'autre, je jurai que la mort seule pourrait me faire abandonner un ange persécuté qui était venu implorer ma protection. Et comme Ëuphrosyne, à laquelle ils en avaient appelé , parut donner son approbation à ma conduite en cherchant à s'éloigner d'eux, ils cédèrent aux gestes persuasifs dont j'accompagnais mes discours, et se retirèrent, sans oser employer la violence.
Au fôir, ils s'applaudissaient au fond du cœur de n'avoir pas mieux réussi. Ëuphrosyne était restée orpheline dès l'enfance; ses parents, dont le devoir était de la protéger, avaient été glorieux de leur belle cousine tant qu'ils avaient espéré qu'elle jetterait un nouvel éclat sur leur maison par un mariage brillant ; mais, maintenant que sa situation ne pouvait que les faire rougir, ils ne désiraient qu'un prétexte pour Tubandonner; et ils se hâtèrent de partir, de crainte qu'elle ne changeât de résolution. Ils pouvaient se justifier aux yeux du monde. Ils avaient fait tout ce qu'il fallait pour la sauver de sa ruine; elle avait éic sourde à leurs conseils, insensible à leur tendresse; ils la reniaient pour leur parente, et jamais ils ne s'informeraient de son sort. Voilà ce qu'ils dirent dans tout Smyrne dès le jour même, et il faut ajouter à leur honneur qu'ils exécutèrent religieusement cette résolution.
C'était maintenant une affaire arrangée ; je restais paisible possesseur de la belle cousine de Ghrysopoulos , cl Ëuphrosyne