CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME
pouvoir réussir; et j'allais tâcher de me procurer une hache afin de la briser, quand une vieille femme sourde , qui demeurait dans la même maison , crut enfin entendre quelque bruit : elle descendit à pas lents, mit ses lunettes pour m*examiner; et , m'ayant reconnu , elle me remit , après beaucoup de re cherches , la clef de mon appartement , dont la jeune dame , me dit-elle , l'avait chargée de prendre soin en partant.
« En partant ! » m'écriai-je. « Quand est-elle partie ? où est* elle allée? que vous a-t-elle chargée de me dire? » Questions bien inutiles I II me fallut une demi-heure pour les lui faire entendre, et elle avait Tesprit si faible que ses réponses ne m'apprirent absolument rien. Enfin, désirant savoir depuis combien de temps elle avait cette clef , je Tinierrogeai ., mais il lui fut impossible de se le rappeler.
N'ayant pas pu parvenir à obtenir d'elle le moindre renseignement, je rentrai désespéré dans mon appartement ; j'en parcourus toutes les pièces , j'ouvris tous les tiroirs , je levai tous les coussins, espérant qu'avant son départ Eupbrosync m'aurait écrit quelque billet, ne fût-ce que pour me faire les reproches que je méritais ; mais toutes mes recherches furent inutiles, le m'assis enfin dans la chambre qu'elle avait occupée ; et , en laissant errer mes regards, sans aucun but, sur tout ce qui m'entourait, j'aperçus quelques caractères qui, certainement, ne m'étaient pas destinés, puisqu'ils avaient été tracés au crayon , snr le bas du lambris , sans doute dans un moment où la douleur et la faiblesse avaient retenu Euphrosyne étendue sur le plancher. Je me baissai pour les lire, et je ne trouvai que quelques phrases entrecoupées, qui s'adressaient à elle-même plp*.ôt qu'à son cruel bourreau.
« Enfin, il a parlé clairement! — Je m'en irai, n'importe où I Usera satisfait. — En se vantant de ses triomphes sur l'innocence trop confiante , il pourra ajouter : « J'ai perdu Euphrosyne. » II peut s'en glorifier. — Jamais homme n'a causé une plus grande chute de la pureté à la corruption , de l'honneur à l'infamie, du bonheur à la misère. — Puisse le ciel ne pas punir Sélim des loaux de la pauvre Euphrosyne I »
Mille coups de poignard me percèrent le cœur en lisant ces derniers mots. Le voile tomba entièremeul de de^sw^ \sv^ ^^"^^^
470 MÉMOIBES D'UN GREC.
et je vis enfia tout Todieu^ , toute Tborreur de ma coudoite.
Pour le soulagement de ma conscience , je ne pouvais m'empêcber de désirer, que Sophie ne m'eût pas fait un faux rapport, et qu'Ëupbrosyne, jeune et sans expérience, ne se fut pas conservée aussi pure qu'elle s'en vantait ; mais, eu réfléchissant i la conduite d'£uphrosyne, dans ce jour où, si elle eût commis quelques fautes , elle aurait pu les cacher sous le voile impénétrable de rbymen, et où, par un sentiment de délicatesse extraordinaire, elle s'était magoaoimement dévouée au mépris, à la boute et à la pauvreté; je ne pouvais douter que, si son innocence avait été empreinte d'une tache secrète, elle n'eût été effacée aux yeux de la Divinité par les larmes d'uu repentir sincère , et que je, ne fusse seul responsable de la perte d'une créature si noble et si intéressante.
Mais en supposant , ce qui alors ne me semblait que trop probable, que Sophie ne fût qu'une infâme calomniatrice; en supposant que, jusqu'au moment de mon attentat^ la vie d'£ttpbrosyne n'eût été qu'une scène continuelle d'innocence et de venu ; qu'elle n'eût même eu aucune connaissance du biMet par lequel on m'avait donné ce rendez-vous, source funeste de tous ses malheurs ; enûn , qu'elle n'eut à se reprocher que trop d'affection pour le plus cruel enneoû de son bonheur et de son repos; comment me pardonner de l'avoir réduite, à force de mauvais procédés , à fuir le seul asile qui lui restait , à errer dans un monde où elle ne pouvait trouver ni amis, ni secours , ni domicile ! Cette horrible pensée s'attachait à moi comme un vautour à sa proie. Le chagrin, l'inquiétude, les remords me plong^ent quelque temps dans un état voisin de l'anéantissement. Le désespoir seul me rendit nK>n activité or-r dinaire. Je sortis de chez moi comme un furieux , et je parcourus toutes les rues de Smyrne , cherchant partout l'infer^tunée Ëuphrosyne. J'entrais de vive force dans toutes ks maisons où je soupçonnais qu'elle pouvait être cachée; j'arrêtais les passants pour leur en demander des nouvelles. Les uns riaient de mes questions , les autres me disaient des injures , la plupart me prenaient pour un fou qui avait trompé la vigilance de ses gardiens. Je continuai mes recherches jusqu'à ce que mes forces m'eusâenl ^bdSkd»GkSL4 ; mats mes démarches furent inutiles , cl je ue ipws v^iUc^wNViv ^vv^Xvc'Ji^N^Yî:.