CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME
premier exploit. Dans un petit vilkge où les voyageurs s'arrêtent quelquefois pour se rafraîchir, j'appris que quelques Francs atlendaient- la fraîcheur du soir pour continuer plus agréablement leur route. Ne venant que de Sidi-Keui, et n'allant qu'à Éphèse, ou, pour niieux dire, à l'endroit que cette ville couvrait autrefois , ces aoaateurs de ruines n'avaient pas cru nécesr saire de se précautionner d'une escorte. Je proposai à deux ou trois bons compagnons, dofit les traits m'annonçaient des dis* positions conformes aux miennes, de leur donner une leçon de pradence, et ils y consentirent avec joie. Nous convînmes entre nous qu'il ne s'agirait pas d'un vol sérieux , que ce ne s^ait qu'une plaisanterie ; et nous nous promimes de leur rendre tout ce que nous leur prendrions, sans en rien garder que ce qui pourrait en valoir la peine.
Nous nous postâmes au milieu d'un défilé , où ris arrivèrent à l'instant qui sépare la nuit du jour. Nous laissâmes passer quelques domestiques à cheval qui couraient devant eux ; mai^ nous ne pûmes nous empêcher d'interrompre une conversation intéressante dont s'occupaient les deux principaux personnages qui suivaient à peu de distance. Nous nous bornâmes à leur demander leur bourse , et ils satisfirent à celte demande sans la moindre difficulté ; mais le plus âgé ne crut pas faire assez pour moi en donnant ce que je lui demandais, il y ajouta ce que je ne désirais nullement, un petit sermon moral
Sans cette circonstance, qui fit que je le regardai avec plu« d'attention, et grâce au manteau de voyage dont il était enveloppé, je n'aurais probablement jamais su que j'avais eu l'honneur de recevoir la bourse du baron Ù***, consul général de Suède à Smyrne , et que je connaissais beaucoup. lassant la belle saison à Sidi-Keui, il accompagnait un jeune voyageur die ses amis qui visitait les restes d'antiquités des environs, et, je crois que j'étais le premier objet moderne qui eût jusque-là attiré leur attention. Il m'était impossible de garder l'argeôt d'un homme à la table duquel je m'étais assis bien des fois; et| me jetant à se» pieds: o Reprenez votre bourse, « lui dis-je en h lui présentant, « eHe me porterait malheur, et je suis déjà assez malheureux. »
Aees miis, iï me rej{aréa d'iui air (ie ^rçn^^ Yûj^t^i^wv^ s
et, pouvant à peine en croire ses yeux: a Est-il possible?» s'écria-t-ii , «est-ce bien vous, Sélim-aga? » « Moi-même , » répondis-je en baissant les yeux.- « Et quel motif a pu vous conduire à une telle action? » Je rougis ; et , voyant que mes compagnons avaient jugé ï propos de disparaître pendant ce pourparler : « Nous sommes seuls , » lui répondis-je ; « et si vous voulez me permettre de vous accompagner jusqu'à votre prochaine halte , vous saurez tout. »
Ma proposition fut acceptée, et nous voyageâmes cinq ou six heures de compagnie. J*eus donc le temps de lui conter une histoire qui n*était pas faite pour égayer, et je la terminai en priant de nouveau le consul de reprendre sa bourse, mais il ne voulut pas en entendre parler. Il convint qu'il n'avait pas y\ï avec plaisir qu'on la lui ravit de vive force ; mais il ajouta qu'à présent il me priait de l'accepter. « Apprenez à maîtriser vos passions » me dit-il ; « ce sont elles qui ont causé tous vos malheurs. »
« Hélas I » répliquai-je , c que serait l'homme sans les passions? N'est-ce pas la passion de l'amour qui donne aux femmes le courage de braver les douleurs auxquelles est due la conservation de l'espèce humaine ? Sans celle de l'ambition, qui voudrait se dévouer aux périls d'une vie politique ou militaire? N'est-ce pas l'avarice qui éveille l'industrie et qui nous fait jouir des productions de toutes les contrées? — Sans la soif de la renommée, risquerait-on sa santé , sa fortune, sa vie, pour l'avantage et même pour l'amusement des générations futures? De même que la chaleur du soleil, les passions peuvent donner de la force à quelques poisons ; mais on leur doit aussi tout ce que le globe renferme d'utile et d'admirable, t ^
c< Une chaleur modérée, » dit le consul, « fait mûrir les plus beaux fruits ; mais un feu trop ardent dessèche et ne produit que des cendres. En voulez-vous une double preuve , jetez les yeux sur mon jeune ami ; calme, plein de fraîcheur et de santé, c'est l'abeille qui, voltigeant de fleur en fleur, recueifle de quoi se former un trésor. Penchez-vous ensuite sur ce ruisseau, et jugez de la différence. »
J'avançai la lête sur ce m\To\t Ivc^ulde, et [e vis sortir du fond