CHAPITRE THENTE^SIXIÈMë
Pendant quelques jours, le diable fut le sujet de toutes nos conversations^ les uns se faisant un cas de conscience de le charger de toutes les injures qu'ils pouvaient imaginer, les autres soutenant qu'il faisait honorablenienl son métier^ comme nous faisions chacun le nôtre. C'était surtout Topînion d'un gros Arménien à face rubiconde ^ dont le domicile de droit était à Yuifa S mais dont le domicile de fait était toujours sur quel* qu'une des routés, conduisant en Turquie, en Perse ou aux Indes. Il avait déjà en:i ployé deux bons tiers de la vie ordi-^ naire d'un bomme à transporter des marchandises d'un pays dans un autre ^^ et il ne songeait pas encore à adopter pour le reste de ses jours un mode d'existence plus tranquille. Il est vrai que , quoique le corps de Mallim-Moursa fût perpétuel^ Icment en mouvement ^ son espi'it statioanaire n'avançait ni ue reculait d'un poUce, et c'était sans douteigrâce au repos complet de ses facultés intellectuelles, que les facultés corporelles supportaient si bien les fatigues qu'elles avaient continuellement à essuyer» Le sabre^ bien loin d'user le fourreau^ semblait chez lui n'avoir d'autre destination que d'en maintenir l'équilibt^e au milieu des secousses que causait la marche de son cheval ou de son cham^îau.
« Mallim-Moursa, » lui dis-je un jour, tandis que nous faisions boire nos chameaux^ « apprene2-moi donc ce qui peut vous déterminer , h votre âge et avec votre fortune , à passer vos jours- sur un dromadaire à allure fatigante, et vos nuits soit à la belle étoile, soit^dans ut)c misérable cabine ? La faim, la soif , des sables brûlants, des vents pestilentiels, des insectes * importuns, des reptiles venimeux, des guides qui vous ran^ çonnent ^ des brigands qui vous pillent , sont-ils tellement in^ ' dispensables à votre bonheur , qu'il faille que vous fassiez des centaines et des centaines de milles pour vous procurer toutes ces petites jouissimces ? »
« C'est l'habitude qui me fait vivre ainsi , » me ré[)ondit tranquillement l'Arménien, « Thabitude toute-puissante, l'ha-^ bitude dont la voix est plus persuasive que les conseils de la raison et les remontrances de l'amitié. Quand je connnençai à mener cette vie errante , je n'avais dessein de la continuer que