CHAPITRE XIL
Portrait^ Soliman, pacha de Bajjdad, et d'Atliniût, Son kiaya.-^ Digression sur \e» Waluihites. — Guerre du pacha île Bngdad contre les Wahabiics. — Anasuisp lève un corps de dehiis. — 'l'.'denls ]>oélicpies du Persan Ahou- Riia. — Annstast se brouille avec tekiaya. — iÂnasiaâe rencontre un Waliabile et se décide à se rendre parmi eux. — 11 quille B.igdad en toute hâte.
Le trente--neuvième jour aprè« notre départ d*Àlep, nous arrivâmes à six heures du soir, mourants de soif, épuisés de fatigue et couverts d<3 poussière, dans un vaste faubourg de boue ; et , après avoir traversé un long pont de bateaux ^ nous nous trouvâmes dans la célèbre ville de Bagdad. En me rendant à i*etidroit où la caravane devait ^'arrêter , je ne pouvais m'empêeher de m*écrier à chaque pas : « Suis^je bien dans la capitale d*flaroun>^Al^Raschid7 Est-ce ici la résidence de eoI)éide, là scène favorite de tous les contes orientaux ? Hélas I comme elle est déchue de son ancienne splendeur !»
Soliman gouvernait encore le vaste pachalik de Bagdad, dernier [Vuit qu1l avait recueilli de vicissitudes sans nombre. Ne en Géorgie, devenu ensuite mameluck, il avait été, en 1775, nommé moutséllm de Bussora. Assiégé dans cette tille par Khérim- Khan^ usurpateur du trône de Perse, il s*y était maintenu quinze mois entiers. Forcé enfin de se rendre , il fut emmené prlsotinler ) Scbiraz , en vertu d*une des clauses de la capitulation ; et, après une détention de deux ans, Khérim étant mort, il eut le bonheur d'être rétabli dans son gouvernement. La Porte, en considération de sa valeur et de ses services, y ajouta bientôt le pachàlick de Bagdad ^ le plus riche et le plus étendu de tout l'empire turc.
Soliman Soutint long-temps avec dignité le poids de tous ses
honneur^. Ses talents militaires tinrent en respect les hordes
belliqueuses deà Kourdés et des Arabes aux deux extrémités de
sa Vaste provitice » tandis que sa justice et sa modération lefai-
sBlent Chérir dès habil^^Yiv^ )^\\»& \^>q^\VX!^% <3a intérieur. Mais^
CHAWTRE TRENTE-SEPTIÈME. 491
avant que j'arrivasse dans ses domaines, sa gloire avait cona* mencé à s'obscurcir ; c'était un soleil couchant dont les rayons avaient perdu leur force. Depuis quelque temps Tâme et le corps du puissant Soliman semblaient avoir perdu leur ancienne énergie et êlre tombés dans un état de torpeur et d'imbéclHité. Achmet , jadis palefrenier dans ses écuries , tenait alor$ en sa place les rênes du gouvernement. En qualité de kiaya du pacha» il dirigeait ses conseils et commandait ses armées; mais il ne se contentait pas de représenter son maître, il l'éelipsait entiè-» rement. Tandis que Soliman ressemblait à l'idole cachée au fond du sanctuaire , son ministre était le grand-prêtre qui , gardant les clefs du tabernacle, dictait des lois aux adorateurs et pix>fi^ tait de toutes les olft*andes.
Le rang que j'avais occupé en Egypte et les service» que j'avais rendus en Turquie m'ouvrirent un accès auprès de ce personnage tout-puissant, qui me reçut à son kvet 9vee la ptii» grande politesse. Rien n'était plus iiedulsant que l'extérieur d'Achmet : il avait de beaux traits, une taille majestueuse, des manières pleines de douceur et de dignité, un eaprll enjoué sans être mordant. Il semblait aceerder aux autres une liberté illimitée dans leurs diseoairs, même pour attaquer ses epiniont et ses intérêts. Tout ce qu'il disait lui-méfBe paraissait couleip QaturelIcHuent de ses lèvres et de son coBur. Il parlait à ebacon avec affabilité, el i>e cessait de se plaindre de la pompe dont sa charge le forçait à s'entourer. .Jamais on ne voyait aucune pae-^ sion troubler la sérénité de son front ou la tranquillité de son caractère. On citait de lui plusieurs traits de graïKie libéralité i il montrait toujours de la répugnance à adopteri^es mesures de rigueur et de sévérité ; et lorsque des raisons d'état le centraignaient à signer l'arrêt de mort, même d'un ennemi, on le voyait terscr des larnies de compassion qu'il semblait s'effbrcer de cacher.
Mais ce bel extérieur n'était qu'un masque trompeur. Si la colère ne fronçait jamais le sourcil d'Achmet, si le ressentiment ne s'exhalait jamais par sa bouche, ces passions n'eu étaient que plus concentrées dans son âme impénétrable. Humble dans ses manières, il avait le cœur gonflé d'un orgueil sans bornes. Pouc chaque piastre qu'ueeovdak sa générosité /ses a^e^ekV^ «a «xt^-^
chaient dix à force d'exactions. Sa haine, cachée à celui qui en était Tobjet, n*en éclatait qu'avec plus de violence en temps et lieu convenables. Plus il parlait du plaisir de pardonner, plus on pouvait être sûr qu'il méditait quelque acte signalé de ven geance ; et s'il soupirait d'être obligé de représenter Soliman , c'était parce qu'il attendait sa mort avec impatience, dans l'espoir de lui succéder.
Achmet faisait depuis quelque temps, au nom du pacha, la guerre aux Wahabites , secte religieuse que les Turcs regardent comme nouvelle et comme hérétique, et qui prenait tous les jours plus d'accroissement en Arabie. Destiné à me trouver bientôt en point de contact avec eux, une courte digression sur leur origine et leurs progrès ne pourra pas paraître déplacée.
L'islamisme avait trouvé, dans la province aride mais étendue de Nedged, au centre même des déserts de l'Arabie, non-seulement son premier berceau, mais dans la suite son plus ferme boulevard. Tandis que, parmi la population fixe et serrée des districts qui l'environnent, la doctrine du koran , soumise à une fermentation capide , avait subi divers changements et s'élait divisée par degrés en ramlGcations sans nombre, formant autant de sectes dont l'animosiié réciproque était d'autant plus grande que la différence d'opinions était moins importante, elle s'était conservée dans toute sa pureté primitive, et avait été transmise de père en Gis parmi les enfants d'^Anahsé , de Kaïbar et de Taï, peu nombreux, éloignés les uns des autres, répandus sur la surface stérile d'un désert immense, et changeant tous les jours d'habitation. La vie errante de ces Bédouins leur laissait peu de temps pour occu|)er leur esprit de vaines subtilités, embarrasser leur conscience de difficultés imaginaires, et pervertir leur croyance par des explications absurdes : elle leur ôtait le moyen de charger leur tribu d'une lourde hiérarchie et de perdre leur temps à étudier un rituel compliqué. Dans toute l'étendue de leurs vastes domaines, le texte du prophète avait continué à être, d'âge en âge, la seule loi des habitants ; le désert, leur seul temple ; le chef de chaque tribu, son seul iman. Le mouvement constant auquel le ruisseau doit sa limpidité avait préservé de tout alliage la foi de l'Arabe errant. Mais c'était précisément parce qjxe Cife?» ^^^ws!vû& ^'^u tenaient unique*-