‹ AnastaseChapitre 31 sur 407 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

qu*un assez grand nombre de nequins avaient été cousus. Enfin , sentant ma soif de pillage augmenter à mesure que je la satisfaisais, je pensai que ce serait dommage d'abandonner à la corruption sou costume splendide, et je le déshabillai complet tement.

Lorsque j'eus terminé Taffaire qui avait occupé toute mon attention et que je n'eus plus devant les yeux qu'un cadavre inanimé qui, quelques instants auparavant, était plein de vie et de vigueur ; quand je réfléchis qu'une balle , lancée presque au hasard par un jeune homme à peine sorti de Fenfance, avait terminé les jours d'un homme robuste, dans la force de l'âge, et qui aurait peut-être dédaigné de se mesurer en combat singulier avec un ennemi aussi faible que celui qui venait de le terrasser , mon triomphe se changea en une sorte de honte , et je rougis presque du lâche avantage que je venais de remporter sur un adversaire si supérieur. Comme si j'eusse voulu offrir une expiation à la mémoire d'un Épirote, d'un concitoyen de mes ancêtres , je m'écriai : « Maudite soit la misérable poussière qui fait que le bras du guerrier n'est plus qu'un instrument mécanique de destruction qui frappe de loin un coup invisible; qui porte la mort sans savoir où, sans qu'on sache d'où elle vient ; qui place au même niveau le faible et le fort , le lâche et le brave ; qui donne à la main la pltis débile le pouvoir de lancer le tonnerre ; enfin qui fait que le vainqueur donne le trépas de sang-froid , et que le vaincu meurt sans gloire! »

Après cette sorte d'élan expiatoire, j'allais partir chargé des pesantes dépouilles que je venais de recueillir ; mais il me vint ^'esprit qu'on pourrait me soupçonner de me parer de plumes qui ne m'appartenaient point. Je résolus donc de fournir une preuve de mon exploit en portant au camp la tête de l'Arnaute mort, comme je l'avais vu faire à plusieurs de mes compagnons d'armes. Je ne trouvai pas cette opération très-facile , et je la ûs assez maladroitement ; j'y réussis pourtant , et je partis ^sporté de joie , quoiqu'osant à peine regarder le nouveau fardeau dont je venais de me charger. Je retournai h notre f^nip, guéri pour toujours de tout sentiment de crainte par une transition presque Instantanée à la tvmévité. Mon esprit , çei\-

dant tout le chemin, continua tellement à fermenter que, tandis que je portais d'un bras mes dépouilles opimes , de Tautre je brandissais mon sabre, prêt à tailler en pièces quiconque je rencontrerais.

iMon maître , déjà informé de mes prouesses , épiait Tinstant de mon retour ; et, me voyant arriver avec un air fier et martial : « Bravo ! Anastase , » s'écria-t-il , a dès votre début vous êtes devenu un héros. Mais à présent que la bataille est gagnée et que Tennemi est en déroute, vous ferez bien, » ajouta-t-il en souriant, « de remettre votre sabre dans le fourreau, et de faire panser votre blessure. »

I/avis n'était pas hors de saison ; car, dans le fort de l'action, j'avais reçu sur le menton un léger coup de sabre dont je m'étais à peine aperçu, et dont je porte encore aujourd'hui la cicatrice , qui forme une raie blanche à travers ma barbe noire.

A l'exemple de mes camarades, j'allai déposer aux pieds du pacha la tête sanglante, premier trophée de mes armes, et il la Gt rouler avec le pied comme une balle. Quand il eut fait toute sa récolte, il ordonna qu'on en construisît la base d'une belle pyramide. Les Amantes qui restaient encore dans la Péninsule, et qui furent coupés dans le Dervend S en fournirent ensuite le sommet , ce qui valut aux habitants de Tripolitza un beau monument qu'ils ont encore le plaisir de voir aujourd'hui. Un de nos soldats n'avait pas rapporté à la masse commune une tête dont il se croyait bien légitime possesseur, et dont il voulait employer le crâne à faire une coupe à son usage. Mais le pacha le força à payer son contingent comme les autres, blâma sévèrement une idée qui , dit-il , « ne convenait pas à une nation civilisée comme les Turcs; » et peu s'en fallut que, pour, le punir, il ne le fit contribuer de sa propre tête à la construction de la pyramide. Quant 5 moi , après avoir offert mon humble tribut, je ne trouvai que bonté dans ce pacha qui s'était montré si orgueilleux lors de ma première visite. Il est vrai que la bravoure était pour lui la première vertu, la seule même, au dire

1. Le gfand Dervend ou déBlé enlre CotxûvW cV. lAé^wf, l« liabitaïus ont conserva la tradition de VUornb\e vn-A^'sacTC ^c% KVWw^\% ^-^w^ «.«^ pfssngo. B.

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