CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME
un ton plus doux, me dit que j'étais le bienvenu, et qu'il allait me présenter au scheîk Mansour. La transition de ses sentiments d'hostilité à des sentiments d'hospitalité fut si rapide qu'il ût valoir à Tinsiant même près de moi son droit de m'héberger chez lui comme ayant été le premier de sa troupe à m'apercevoir, et qu'il ne consentit à renoncer à me recevoir qu'après avoir reçu de moi l'assurance que j'avais une affaire toute spé« ciale à traiter avec son chef.
Je trouvai cet illustre personnage à la porte de la plus grande tenté du camp, assis sur un tabouret d'osier, et entouré de plusieurs enfants nus assis par terre. Occupé à apprendre à un de ses petits-fils à lancer un roseau qui figurait la javeline que son bras était encore trop faible pour manier, il semblait jouir avec délices de l'adresse avec laquelle l'enfant frappait le but qui lui était indiqué. Ses yeux noirs, encore brillants de tous les^feux de la jeunesse, semblaient redoubler d'éclat par leur contraste avec une barbe blanche comme la neige, qui lui couvrait la poitrine et marquait son âge avancé. Il me rendit avec politesse le salut que je lui adressai ; et quand, après lui avoir demandé la permission de passer la nuit dans son camp, je réclamai sa protection en faveur d'un voyageur sans défense , il m'accorda l'une et l'autre de l'air le plus gracieux. Appelant une femme qui était dans l'intérieur de la tente : « Zeîneb, » lui dit-il, « il nous arrive un étranger ; hâtez-vous de faire cuire du pain. • — « Voilà qui commence bien , » pensai-je : « une fois le pain rompu avec mon hôte, je n'ai rien à craindre sous sa tente. »
Au bout de quelques minutes, la diligente ménagère apporta ce qui lui avait été demandé : c'étaient de grands gâteaux trèsminces, au milieu desquels on voyait imprimée la marque distinctive de sa main laborieuse. Elle les plaça devant moi avrc du lait de chameau aigri et d'autres mets non moins primitifs, et je mangeai de bon appétit. Lorsque j'eus terminé mon repas : V Maintenant , » me dit le scheîck , » prenez quelque repos , après quoi je pourrai sans hésitation* vous demander qui vous êtes, d'où vous venez et où vous allez. » Ce délai m'arrangeait fort. Bientôt, me faisant un oreiller de la selle d'un dromadaire, je m'étendis et ne tirdai pas à m'endormir.
Lorsque je m'éveillai , je vis cfoe les étoiles brillaient déjà
dans le firmament, et que les regards inquiets d*ane douzaine de notables de la tribu brillaient aussi autour de moi , rangés en cercle près de leur chef pour entendre mon histoire. Je pris place au milieu d'eux, et j'attendis qu'on me questionnât, sauf à répondre h l'interrogatoire comme je le jugerais à propos. Je ne savais pas avec qui je me trouvais, et je n'avais envie d'avouer, ni que je fuyais Soliman, ni que j'allais joindre Abd-oal- Aziz. ( .Te suis un officier turc , » dis-je au scheïk, » je viens de Bagdad, et je me rends à Ël-Hassa. »
Cette réponse paru t surprendre toute la compagnie. « Étranger, » s*écria un petit vieillard dont la physionomie annonçait la méfiance, « dites-nous quel motif a pu vous engager à préférer la route difficile et dangereuse du désert à celle de Bassora, Sobier, Graïu et Katif, qui, en dix-huit ou vingt jours tout au plus, vous aurait conduit au but de votre Voyage? »
Cette observation était trop juste pour ne pas m'embarrasser un peu. tt J'aime les difficultés, » lui dis-je en souriant : « mon dmc se rouille dans le calme, et les périls en conservent le brillant. D'ailleui*s je désirais me convaincre par moi-même des vertus hospitalières des Bédouins. »
Ils étaient trop honnêtes pour me dire en face qu'ils regardaient ce compliment comme un mensonge; mais je vis dans leurs yeux ce quMIsen pensaient Ils me dirent qu'ifs espéraient que je ne trouverais pas plus de difficultés que je n'en avais désiré, et que je n'aurais pas à me plaindre du manque d'hospiialiic des Bédouins; après quoi ils se retirèrent, et je me trouvai seul avec le scheïck.
« Osmanli, » me dit-il, « vous me cachez la vérité. Pourquoi de pareils détours? C'est en ine donnant votre confiance que vouîJ aurez droit à mes bous offices. Croyez-moi, Scheïck- Alansour n'est point animé par une vaine curiosité. C'est fiour vous-même que je désire que ceux qui viennent de partir ne conservent aucun soupçon fur vous s'ils n'ont pas raison d'en avoir , et que vous ne reniii< z pas contraires à vos vues ceux qui pourraient les favorifer si vous consentiez h les en instruire. Parlrz moi donc avec franchise ; si pourtant vous avez de puissantes raisons pour garder le silence, je ne vous presserai pas davantage. »