CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME
Son air était si ouvert, son ton si affectueux, qu'il m*inspira une entière confiance, et que je ne pus lui cacher plus longtemps mon secret. Je lui contai brièvement mes aventures en Egypte, en Valachie et à Bagdad, et finis par lui dire que, ma vie étant menacée par le kiaya , j'avais cherché ma sûreté dans la profondeur du désert. Je ne lui tus que mon intention de joindre Abd-oul-Aziz.
0 Kl voilà ce que vous n'osiez m'apprendre! » s'écria-t-il. « Si le kébir de Monlefih lui-même, l'enireprenant ïjamid, tout vulnérable qu'il est du côté du T.urkestan, jusqu'où s'avancent ses troupeaux et qu'habitent- ses paysans, ne rend à Soliman qu'un hommage forcé et imparfait, pouvez-vous supposer que les schcïcks , plus enfoncés dans le désert , épousent le ressentiment juste ou injuste d'une créature du pacha? Comme étranger, vous auriez reçu de nous un accueil favorable; comme opprimé par Achmet, vous avez droit à tous les services que nous pourrons vous rendre. Je me souviens encore que ce traître, en nous racontant tour à tour, h Beni-Tamim et à moi, mille calomnies l'un contre l'autre, pensa faire boire dans la coupe de la perdition deux vieux amis, deux voisins, deux frères. Nous payons à Soliman le tribut de nos troupeaux, mais non celui Ide nos cœurs. »
« Mais pourquoi, » lui dis-je, « après une preuve de trahison aussi marquée que celle que* vous a donnée le kiaya de Soliman, ne pas rompre ouvertement avec lui? Une inimitié déclarée offre moins de dangers qu'une haine secrète. »
« Ah ! » répliqua Mansour, « le destin ne me i)ermet pas de me ranger parmi ces chefs à qui leur situation donne le droit de braver le pouvoir du pacha. Tous mes sujets ne vivent pas sous la tente; un grand nombre d'entre eux, séduits par les attraits d'un sol fertile, ont enfoncé profondément dans la terre les pieux qui soutiennent leurs habitations, et sont attachés à la glèbe comme les plantes qui croissent dans leur voisinage. Pendant neuf mois il m'est permis d'oublier que Soliman existe; mais, pendant les trois autres, quand je me rapproche des terres plus fertiles et plus voisines de sa juridiction, pour recevoir de mes vr.ssaux les contributions qui me sont dues, je suis forcé de me rappeler son existence, en lui payant le dixième des tributs gue j'ai recueillis, »
6 1 a MÉMOIRES D*UN GREC.
Ce souvenir couvrit d*un nuage le front vénérable du scheick, mais il reprit bientôt sa sérénité. « Cependant , a ajouta-t-il d*un ton plus animé , « si ma situation m*expose à recevoir des blessures, elle me donne aussi les moyens de me venger. Si le pacha fait une injure à mes vassaux fixés près de ses domaines, je puis la lui rendre au centuple. Je puis refuser une escorte à ses messagers > des bêtes de somme à ses caravanes, inquiéter la sûreté de ses pèlerins ; et si ses troupes, pesamment armées, osent me poursuivre dans mon désert , je puis faire combattre pour moi la soif, la famine, les sables brûlants et le terrible simoun , en un mot, confier aux éléments la défense de Mansour. Ainsi donc, étranger, maintenant que je sais qui vous êtes, soyez sans inquiétude, et puisse un sommeil paisible tenir vos paupières fermées toute la nuit ! Demain le mouton gras sera laé en votre honneur. »
Il n*y avait dans cette conversation rien qui dût troubler mon repos. J*en avais besoin, et je m'y livrai de bon cœur. Mon premier soin , en me levant le lendemain , fut d*édifier mon hôte par Tonction que je mis à ma prière du matin ; après quoi j*eus un nouvel entretien avec lui , et je parvins à le faire tomber sur les Wahabites. D*abord Mansour se tint sur la réserve, craignant sans doute de se compromettre; mais les termes respectueux dont je me servis , en parlant de cette nouvelle secte , lui inspirèrent bientôt plus de confiance.
« Éloigné de l'Ared, comme je le suis, » me dit-il, a et placé sur les confins de Tlrak , je risquerais beaucoup à contracter une alliance déclarée avec les enfants de Wabab , el ils y trouveraient peu d'avantages : elle attirerait sur moi le courroux de Soliman, et Abd-oul-Aziz n'en recueillerait aucun fruit. D'ailleurs un homme de mon âge a besoin de repos pendant le peu de jours qui lui sont encore accordés, quand ce ne serait que pour se préparer à la mort. Après que j'aurai terminé ma carrière, si les domaines des Wahabites se rapprochent du lieu de ma sépulture, ce sera à mes enfants de voir s'ils doivent se joindre à leurs étendards. Quant à moi , quoique sunnite en apparence , mes sentiments religieux sont au fond les i^aies que ceux d'Abd-oul-Wahab. Ce n'est donc pas le bigolisme qui élève une barrière entre ses sectateui^s el moi ;