CHAPITRE TREiNTE-HUITlÈME. 5t
et si leur torrenl roulait ses flots dans mon voisinage^ on me verrait empressé à augmenter sa rapidité et me précipiter avec lui sur nos ennemis communs. »
Après le franc aveu que Mansour venait de faire de ses sentiments , la seule chose qui m'empêchât de lui découvrir mes projets sans aucune réserve ét^it la présence de son peiitfils, âgé de dix à douze ans, qui, appuyé sur son aïeul, et fixant alternativement sur chacun de nous ses yeux pleins de feu , tandis que nous parlions , semblait nous écouter avec une attehtion que rien ne pouvait distraire. « Ne serait-il pas pru^ dent, » dis-je au scheïck à voix basse, « de renvoyer cet en« fant , dont les lèvres sont immobiles , mais qui dévore tout ce que nous disons?»
« Le croyez-vous ? » s'écria Mansour : « qu'il reste donc ! qu'il entende parler des hommes, et qu'il apprenne à le deve« nir à son tour ! Ne craignez pas son indiscrétion ; il a quitté la tente des femmes , et , comme nous , il sait mettre un cadenas à ses lèvres. » £n entendant cet éloge sortir de la bouche d'un père, un jeune Grec aurait parié pour m'assurer de son silence : le jeune Arabe resta muet; mais ses yeux ardents et ses joues enflammées annonçaient la satisfaction qu'il éprouvait.
Alors j'avouai franchement à Mansour que je me rendais à Derayeh. « La connaissance que j'ai acquise , » lui dis-jc , « des plans et des ressources du gouvernement de Bagdad, peut être utile à Abd-oul-Aziz , et , dans tous les cas , mes offres de services ne sauraient lui être désagréables. »
Il réfléchit un instant, a Puisque tel est votre dessein , » me dit-il enfin , « je crois être à même de faire une chose qui peut nous être avantageuse à tous deux. Depuis quelque temps j'ai dessein d'envoyer à Abd-oul-Aziz un gage de bonne inielli* gence ; je veux profiter de cette occasion. Ceux que je chargerai de mes présents vous serviront de guides et d'escorte, et vous serez porteur de mes paroles, d'amitié. *»
J'acceptai cette mission avec joie, et l'on fit sur-le-champ
e s préparatifs du voyage. Le plus difficile n'était pas de trouver
es présents , ils étaient préparés depuis long-temps. Le plus
riche de tous était une superbe jument de noble race , dont la
course, disait Mansour, surpassait en rapidité le vol des oi-
seaux les pins agiles. Il y joignit un abbah de brocart d*or et de soie , de belles lames de damas , et des étoiïes précieuses de Perse, tirées de Bassora. Une seule difficulté se présentait, c'était la rédaction de la lettre qui devait accompagner ses dons. Le secrétaire de Mansour était depuis peu devenu sans doute, dans les régions célestes, un des anges chargés d'enregistrer les actions des hommes ; luî-niéme ne s'était jamais piqué d'être homme de plume; et quant aux vassaux qui Tentouraient, ils étaient plus habiles à manier une lance pesante que ce tube léger dont on se sert pour décrire ses pensées. £n nn mot, mon an)bassade était sur le point d'échouer, faute d'écrivain.
Dans cet embarras, je me déterminai à offrir mon savoirfaire, non pour écrire en arabe, ce n'était pas là la question, mais pour rédiger une lettre en turc. Mansour hésita un insr tant , et finit par accepter mes services. Il m'indiqua en substance ce qn'il désirait marquer à Abd-oul-Àziz , et me laissa la liberté d'arranger cela comme je le jugerais convenable. M'ctant retiré dans un coin de sa tente, je me mis à l'ouvrage; mais je reconnus bientôt que j'avais trop présumé de mes forces , et que la connaissance que j'avais de la langue turque n'allait pas jusqu'à pouvoir écrire une lettre digne d'être mise sous les yeux d'un prince souverain. J'étais assis, les yeux fixés sur mon papier lissé , me frottant la tête et me mordant les ongles comme un écolier qui fait son thème. Enfin , une idée plus brillante encore que mon papier vint à mon secours. « Pourquoi n'écrirais-je pas en grec? » pensai -je, « j'ai une main passable , et la beauté des caractères rendra plus indulgent sur le fond. »
Grâce à cet expédient, je vins à bout de ma tâche, et je portai la lettre au scheïck. Il la regarda d'un air d'étonnement ; il tournait son turban sur sa tête et ouvrait de grands yeux pour tâcher d'y comprendre quelque chose. « Je ne me pique pas de connaître beaucoup l'écriture turque, • me dit-il enGn; « mais j'ai vu des firmans venant de Constantinople , et ils ne ressemblent nullement à cela. »
« Rien n'est moins surprenant, » lui dis-jeavec hardiesse; « les peuples du nord changent de mode à chaque instant , et la chancellerie de Constantinople trouve aujourd'hui tout à fait