CHAPITRE TRENTEHUITIÈME
hautement la belle Farzaiié , car tel était son nom , si je m'en souviens bien , se plaindre à ses suivantes des barrières qu'on imposait à son désir de s'instruire.
L/Bs attentions de la femme n'empêchèrent pas le mari de m'engager à rester avec lui plus de temps que je ne me le proposais; mais ses instances furent accompagnées d'une discrétion qui me laissait le maître d'accepter ou de refuser son invitation. Unissant à l'énergie du désert la politesse des cours, Na^er semblait un rocher couvert de fleurs. Quand il me vit décidé (I continuer ma route, il me donna tous les secours qui étaient en son pouvoir, me conseilla de faire un circuit pour éviter le scheîck son voisin , avec lequel il n'était pas en parfaite intelligence, me fit un présent de riz et de dattes, augmenta mon escorte, et, me souhaitant un heureux voyage , resta à la porte de sa tente jusqu'à ce qu'il m'eût perdu de vue.
Pour éviter d'être aperçus par les gens du scheîck voisin , nous ne voyagions que la nuit. Dès les premiers rayons du jour, toute notre caravane se cachait dans un de ces creux qui rompent la surface unie du désert d'Arabie, tandis qu'une vedette , couchée ventre à terre sur le bord , faisait la garde pour nous avertir si quelque ennemi paraissait. Cette précaution rendait notre marche assez lente , et ce ne fut qu'à la fin du cinquième jour que nous arrivâmes au camp du scheîck Amrou, chef d'une puissante tribu , et avec lequel Nasser était allié. Je résolus de passer deux jours chez lui , résolution qui , comme on va le voir, me coûta plus cher que ne valait sa réception.
Comme la noble jument envoyée en présent par Mansour à Abd-oul-Aziz avait été universellement reconnue comme douée d'une beauté extraordinaire , on n'oubliait rien de ce qui pouvait aider la faiblesse humaine à triompher du pouvoir de ses charmes. Jamais beauté dans un harem n'avait été surveillée avec plus de soin , et son conducteur ne se livrait jamais au sommeil sans lui avoir attaché au pied une chaîne dont l'autre bout entourait sa ceinture. Cette précaution fut pourtant insuffisante contre la hardiesse d'un Arabe, étranger comme nous dans le camp d' Amrou , et que le bruit de notre arrivée y avait attiré. Épris des attraits de la belle jument, il avait réussi à limer sa chaîne, et il était sur le point de l'emmener, quand le
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gardien du noble animal , éveiiié par le brait , saisit le coupable en flagrant délit.
La punition de cette tentative de vol devait être une amende précédée d'une bastonnade. On procéda à cette première opération : mais les Arabes qui infligeaient cotte punition semblaient prendre des précautions si extraordinaires que cette circonstance excita ma curiosité : je m'approchai ; et; dès que le patient me vit à sa portée , il me jeta le bonnet sale qui lui couvrait la tète et m'atteignit. J'appiis alors que, d'après la coutume du pays, j'étais tenu, par honneur, de payer l'amende infligée au coupable. Je ne fis aucune difficulté de me conformer à cet usage; mais, pour mon argent, j'eus le plaisir de l'entendre raconter tous ses exploits à un auditoire qui l'admi" rait; car dans le désert voier est un terme inconnu , il y est remplacé par celui de gagner.
Nous primes, pendant la marche suivante, tant de précautions pour éviter une horile dont on regardait les intentions comme douteuses, que nous nous trouvâmes précisément au milieu de son camp ; elle avait transporté ses tentes la veille dans l'endroit où nous pensions le moins la rencontrer, et le long circuit que nous avions fait pour nous en écarter n'avait servi qu'à nous en rapprocher. Ou nous demanda une somme con.sidérable pour droit de passage , et on prétendit que les marchandises que nous portions devaient un tribut Nous approchions alors du territoire soumis aux Wahabiles, et il me vint à l'idée d'essayer si leur nom ne pourrait pas nous servir de protection : « Que votre chef se présente lui-même , » dis-je aux Arabes qui m'entouraient , « et qu'il me fasse connaître quelles sont ses prétentions. » Il s'avança aussitôt. Je le pris par le bras, lui dis à l'oreille le mot qui servait de reconnaissance aux Wababites et que l'Arabe de Bagdad m'avait appris, et je lui montrai le sceau dont j'étais porteur.- Il fronça le sourcil, regarda ce talisman d'un air inquiet; et, faisant un geste d'impatience : • Passez! » s'écria-t-il avec humeur. Nous ne nous fîmes pas répéter cet ordre , et nous échappâmes ainsi à la rapacité de ces flibustiers du désert.
Cet incident me donna une nouvelle importance aux yeux de les compagnons. Les Aiabes qui m'escortaient virent claire-
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ment que j'étais quelque grand personnage , poisqn*on me respectait jusque dans le cœur du désert, et ils me témoignèrent plus de déférence que jamais; elle n*alla pourtant pas jusqu'à condamner avec moi la manière dont le scheïck que nous venions de quitter avait voulu nous imposer une contribution. « De ce qu'il plaît à des étrangers de passer sur nos terres, » dirent-ils, « il ne s'ensuit pas que nous devions ouvrir nos portes pour les recevoir. Quand un voyageur imprudent ne fait pas son marché, il s'expose à être dépouillé; mais ceux qui le dépouillent ne sont-ils pas les enfants d'Jsmaêl? Ismaël n'a-t^il pas été injustement déshérité par son père? Sa postérité n'a^ t-elle pas le droit incontestable de reprendre son héritage légitime, dans quelques mains qu'il se trouve? » J'essayai en vain de réfuter ce raisonnement, et je me bornai à prier le ciel de me préserver de la rencontre de ces enfants déshérités.
Le reste de notre voyage ne fut qu'une répétition de mar» ches fatigantes et de haltes ennuyeuses. Nous fûmes reçus dans les différents camps que nous rencontrâmes , tantôt avec l'hospitalité la plus cordiale , et quelquefois les armes à Ja main. Chaque tribu grossissait notre troupe de quelques voyageurs charmés de profiler de cette occasion pour se rendre avec plus de sûreté dans un district plus éloigné, de sorte que notre ca-* ravane devint enfin assez formidable pour tenir en respect les hordes moins nombreuses. Cette circonstance ne fut pas malheureuse; car plus nous avancions, plus la belle jument trouvait d'admirateurs , et chaque Arabe aurait volontiers donné pour elle sa femme et ses enfants.
Avant la fin de notre voyage, nous fûmes surpris par un en» nemi plus formidable que les tribus les plus sauvages du désert, le redoutable samiel ou simoun. Un jour que le calme le plus parfait régnait dans l'atmosphère , une lueur pâle couvrit tout à coup l'extrémité de l'horizon du côté de l'orient. Une vapeur épaisse et sulfureuse sortit de la terre, forma des tourbillons rapides, s'éleva vers le firmament, et couvrit d'un épais nuage toute rétendue des cieux. A ces signes effrayants, les Arabes pâlirent , et pressèrent le pas des chevaux et des chameaux , comme s'ils se fussent flattés de pouvoir devancer la marche du fléau qui nous menaçait. Déjà le bruit de l'ouragan de feu se
faisait entendre derrière nous; il allait nous atteindre ; Tinstinct des animaux même semblait les en ayertir. En un instant , tout ce qui avait vie se jeta la face contre terre, enfonçant dans le sable les organes de la respiration , et osant à peine en faire usage, de crainte que Tair enflammé ne desséchât en un mo< ment tous les principes vitaux.
Ce vent dévorant nous tint, pendant une demi-heure, dans cette situation affreuse , sans que nous osassions parler ni remuer; à peine nous permettions-nous de respirer. Nous étions couverts d'une poussière impalpable qui avait pénétré non-seulement dans tous les replis de nos vêtements , mais même jusque dans nos caisses les mieux fermées. Nos bêtes de somme , en se remettant sur leurs jambes comme d*un commun accord, nous avertirent que le danger était passé. Nous nous relevâmes , et nous rendîmes grâces à la Providence de nous avoir sauvés d*un tel péril. Un seul individu de la caravane, qui probablement s'était prosterné trop tard devant ce terrible ennemi, resta étendu sur le sable. Nous en étant approchés, nous le trouvâmes sans vie , baigné dans un sang noir et épais qui lui sortait par la bouche , le nez et les oreilles. Les Arabes se hâtèrent de Fenterrer dans le sable avant que ses membres se séparassent de son tronc boursoufflé, ce qui serait arrivé au bout de peu d'instants, tant, dans ce cas, la corruption fait de rapides progrès; ils placèrent quelques pierres sur sa tombe pour protéger ses restes contre la voracité de Fonce et du jackal; après quoi nous nous remimes en route.
Cet incident termina nos aventures dans le désert. Bientôt nous commençâmes à découvrir devant nous, les montagnes du Nedjed, domaine des Wahabites ; et ce fut avec un sentiment de joie inexprimable que j'entrai enfin dans de fertiles vallées couvertes d'orangers et de citronniers , et animées par des villages populeux. Après avoir fait halte à Rani'ah , à Makreu et en quelques autres places dont la situation , en sortant du désert , me parut charmante, nous arrivâmes enfin à Derayeb, terme de noire voyage.