CHAPITRE XXXIX
Ana«tase se présente devant le chef des Wahabites. — Vengeances de famille. —^ On fait appel aux talents médicaux d'Anastase. — » Il réussit.
Dès que ma personne et les présents de Mansour se trouvèrent en état de paraître devant Abd-oul-Aziz ^ je sollicitai une audience dans toutes les formes diplomatiques. Elle me fut accordée sur-le-champ , et eut lieu en plein air, à la porte de ce que j'appellerai le palais, par égard pour celui qui Thabitait plutôt que pour l'édifice en lui-même. Le scheïck me reçut assis sur une natte de joncs. Malgré ses soixante-quinze ans, il avait encore de beaux traits, et une physionomie noble, quoique un peu dure et refrognée ; je lui trouvai même un air imposant , en dépit des vêtements grossiers qui le couvraient L'or qui brillait sur les miens me mit mal à mon aise , et j'avais honte de paraître devant ce chef puissant avec des habits plus somptueux que les siens. J'aurais pu m'épargner toute inquié* tude à ce sujet; Abd-oiil-Aziz parut n'y faire aucune attention ; et, quand on lui présenta les présents de Mansour, il y jeta les yeux de l'air indifférent d'un homme qui les jugeait à peine dignes d'arrêter un instant ses regards. La lettre l'embarrassa certainement davantage; mais, ne voulant pas l'avouer, il se tira d'affaire en la jetant de côté d'un air d'insouciance. Lorsqu'à la fin de ma harangue je prononçai le mot de ralliement des Wa habiles et lui montrai le sceau dont j'étais porteur , son front se dérida « et ses traits prirent une expression plus favorable. — Après quelques instants de réflexion : « Étranger, n me dit-il, « ne soyez pas surpris si un vieux soldat, contre lequel on a employé plusieurs fois la perfidie et la trahison, n'ajoute pas foi sur-le-champ aux protestations d'amilié d'un scheïck vassal du 4)acha de Bagdad. Si la lumière de la vérité a réellement pénétré le cœur de Mansour, j'en remercie le ciel ; mais ce n'est qu'après en avoir fait l'épreuve que je
1. Voyez, pour ce personnage et pour la secte dont il éiait le rlief, V Histoire fia fVahalnles depuis leur origine jusqu'à la iin de 1809., ^tur M. Cocavveei^ ia-go. Paris, 1810. B.
croirai pouvoir compter sur sa sincérité. Quanta vous, restez parmi nous; je me ferai un plaisir d'employer \os talents. »
Je lui fis mes remcrclments, et, croyant avoir remarqué que le scheîck, pendant notre court eniretien, regardait mes pistolets avec complaisance, je les lui présentai et le priai de les accepter. Les Arabes sont comme les enfants : ils ne désirent rien tant que ce qu'ils craignent de ne pouvoir obtenir. Mon faible présent parut faire à Ahd-oul-Aziz plus de plaisir que tous ceux que lui avait envoyés Mansour. Il donna ordre que je fusse défrayé de tout dans sa capitale ; et , après avoir recommandé son nouvel bote aux soins de quelques personnes de sa suite, il monta à cheval et partit accompagné d'un nombreux cortège.
A peine avait-il fait quelques pas, que je vis avancer à cheval, à sa rencontre, un jeune homme dont la suite était aussi considérable que la sienne. L'air et les manières de ce nouveau venu me firent concevoir de ^n importance une haute idée, dans laquelle je fus confirmé par l'accueil qu'il reçut d'Abd-oul- Aziz. Celui-ci revint sur ses pas, rentra dans la cour du palais avec l'étranger, et tous deux, descendant de cheval, s'accablèrent réciproquement de démonstrations d'amitié. Cependant, au milieu de ce combat de politesses, je crus voir qu'Abd-ouI- Aziz conservait un air de supériorité. On me dit que le jeune homme qui venait d'arriver était scheîck d'un kabile voisin, vassal du chef des Wahabites , et de plus sou parent.
Tous deux s'étant assis et semblant se disposer à discuter quelque affaire importante, la crainte de paraître trop curieux m'engagea à me retirer assez loin pour ne pouvoir entendre leur conversation , discrétion que n'imitèrent pas les geus de leur suite, qui se pressèrent au contraire autour d'eux. La discussion s'échauffa ; bientôt les gestes , dont les Arabes ne sont jamais avares, devinrent plus animés ; les vociférations succédèrent aux explications paisibles, et je craignis de voir se terminer par un combat un entretien qui avait commencé de la manière la plus pacifique. Quelques mois , qui parvinrent à mes oreilles, me frappèrent comme ne pouvant avoir rap(K)rtqu'à moi.
Je m'accusai alors de stupidité | our n'avoir pas deviné plus tôt le sujet de la querelle qui s'était élevée entre les deux chefs, "s s'étaient abordés avec amitié; ils avaient d'abord conversé