CHAPITRE TftENTE-NEUVJÈME
vie près de s'éteindre I maudites soient les lèvres qui refuseront de prononcer le pardon d'un ennemi expirant I v
« Pardon , » s'écrièrent tous les Arabes de la suite d'Aly et d'Abd-oul-Aziz. « Pardon, » répétèrent tous les parents de Mouktar, à l'exception d'un seul, le frère du défunt. Mais enfin, se trouvant déjà comme atteint de la malédiction qui venait d'être prononcée : « Soit ! pardon ! »> s'écria-t-il en écumant de rage ; et il alla se cacher au milieu de sa troupe.
Des cris de joie partireni de toutes parts ; on ne songea plus au défunt, et Omar devint l'objet de la sollicitude générale. Il fut transporté par ses amis dans une maison voisine du palais, qu'Âbd-oul-Aziz assigna pour sa demeure ; mais on conservait peu d'espérance de lui sauver la vie. Cependant le chef suprême ordonna un festin somptueux pour célébrer la réconciliation dQS deux familles, et, tandis qu'on le préparait, il me présenta au scheïck Aly. « Cet étranger, » lui dit-il, a est venu pour fléchir le genou avec nous devant le Très-Haut ; il abandonne le luxe des Turcs pour la vie frugale des Wababites; il nous apporte les sciences cultivées dans les villes pour les faire fleurir et fructifier dans nos camps. Les fils d'Othman, » ajouta-t-il en se tournant vers moi, « se vantent d'avoir autrefois conquis ces régions. Il est vrai que leurs armées les ont autrefois traversées, mais comme la flèche qui fend l'air sans y laisser aucune trace. Les Wahabites entreront bieniôl à leur^tour sur le territoire des Turcs ; mais ils y marcheront comme la charrue qui laboure un champ, en traçant un profond sillon qui marque son pas sage. En vain Soliman se peint la figure pour cacher ses rides; la pâleur de la crainte couvrira son visage quand il apprendra notre marche; et, en dépit des couleurs trompeuses qui ornent ses joues, elle proclamera les véritablis sentiments de son âme. »
Le repas étant prêt, chacun s'assit à terre à la place à laquelle son rang lui donnait droit, et ma qualité d'ambassadeur me valut l'honneur d'êire placé entre les deux.scheïcks. A peine, suivant la coutume du pays, avais-je mis la main au plat qui était devant moi, qu'un Arabe, tellement enveloppé dans sou haïck qu'on ne pouvait distinguer ni sa taille ni sa figure, entra dans l'appartement, s'approcha de moi d'un air solennel, baisa respectueusement le bord de mes vêtements, et^ approchant ses
lèvres de mon oreille , me supplia tout bas , d'une Toix inlcrrompue par des sanglots , de le suivre sur-le-champ. Je lui demandai qui il était et ce qp'il désirait de moi ; mais il ne me répondit que par de nouvelles ihstances. Son ton et ses manières avaient quelque chose de si pressant et de si persuasif, que je ne pus me résoudre à le refuser, et quoiqu'on me pressât de rester et qu'on fût irrité contre l'Arabe malhonnête qui venait enlever un étranger dès le commencement du festin, je suivis mon héraut et lui dis de me montrer le chemin.
Il se contenta de me remercier en silence en me serrant fortement la main ; et, me conduisant dans une maison voisine, il me fit entrer dans une chambre où je trouvai un rassemblement nombreux de personnes des deux sexes, pleurant, gémissant, criant, et si occupées de l'objet autour duquel elles étaient rangées qu'il fallut que mon guide usât d'une sorte de violence pour nous obtenir passage ; alors je vis Omar pâle et sanglant qu'on avait déposé sur quelques nattes.
Les personnes assemblées autour de lui étaient ses plus pro* ches parents qui, lorsque Ibn-Âly était parti pour Derayehafia de tâcher de négocier son pardon, n'ayant pu empêcher ce jeune homme ardent, qui craignait de passer pour un lâche, de se joindre à sa suite, Tavaieni accompagné pour modérer son impétuosité , et seconder son courage si l'occasion s'en présentait. Grâce à cette circonstance,' ils se trouvaient alors en état de loi prodiguer leurs soins et leurs secours. La blessure qu'il avait reçue était profonde, mais elle n'avait pénétré dans aucune des parties nobles. Cependant une fièvre ardente et une faiblesse excessive rendaient sa situation si critique , suivant toutes les apparences, que ses amis désespéraient de ses jours. Ayant appris qu'il était arrivé à Derayeh un étranger instruit dans les sciences de l'Occident , ils n'avaient pas douté de mes talents en médecine , et le père du blessé , le désolé Beder , était venu me chercher au palais. En arrivant près de son fils, il essaya de me parler, mais ses lèvres ne pufont articuler aucun son ; sa main dirigée vers Omar, ses yeux baignés de larmes qu'il s'efforçait de retenir, me dirent seuls ce qu'il attendait de moi Quant à sa femme , à ses filles , elles ne songeaient pas même à cacher leur désespoir. Dépouillant toute réserve musohnane,