‹ AnastaseChapitre 332 sur 407 · CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME

que des grains de verre peint, qui n'étaient propres qu'à fixer les yeux des femmes et des enfants. Content de ma pari du l)utin, je chargeai mon cheval de quelques marchandises pour ne donner aucun soupçon à mes confédérés , s'ils me voyaient partir les mains vides, et je les laissai en possession du reste , riant tout bas à leurs dépens, tandis qu'il s'égayaient tout haut aux miens.

On supporte assez facilement les inconvénients de la pau-»vreté quand on vit au milieu de pauvres, mais comment se résoudre à se nourrir de sauterelles quand on a les poches pleines de diamants, de perles et de rubis? Je possédais d'ailleurs dans l'ouest un petit trésor pour lequel mon opulence me devenait doublement précieuse. Le désir de retourner à Smyrne, que j'avais déjà éprouvé si vivement parmi les Waba^ bites, s'accrut à un tel point dans le camp.de Nadder, que le ad du désert semblait bi*ûlant sous mes pieds. Je me gardai pourtant bien de laisser paraître mes projets devant mes nouveaux hôtes. Ce n'étaient pas des hommes à beaux sentiments : ils avaient grande envie de me conserver parmi eux, et un de leurs principes était que rien de ce qu'on avait gagné dans le désert n'en devait sortir. Par respect pour ce préjugé, je feignis de vouloir aller visiter un campement voisin ; je n'emportai aucune de mes marchandises, excepté les joyaux que^'avais cachés dans ma ceinture et mon turban, et, partant avec un air de nonchalance, je mis mon cheval au petit pas. Bientôt j'y fis succéder le trot; et, dès que je fus certain qu'on ne pouvait plus m'apercevoir, je pris le grand galop.

J'avais à peine fait quelques lieues que je vis, à quelque dis<tance devant moi, un voyageur qui, d'appès son costume, n'était pas un àes enfants du désert. C'était un des hadgis qui, s'étaat séparé de la caravane pendant l'attaque du matin, oher^ chait alors à la rejoindre. Je lui criai d'arrêter, mais il n'en courut que plus vite. Voyant que je gagnais du terrain sQr lui, il se retourna tout à coup, et, sans se donner la peine de m'ajuster, fit feu sur moi de ses deux pistolets. Aueune de ses balles ne m'approcha à plus de trente pas ; mais je pris la volonté pour le fait, et je courus sur lui la lance levée. 11 évita le coup par la vivacité avec laquelle il se jeta le ventre cou\re^^\t«\'^\^^'^^

nant la posture la plus humble et la plus suppliaote : « N'écrasez pas,» s*écria-t-il, Tiusecte qui rampe sur la poussière : c'est par frayeur que j*ai tiré sur vous; elle seule pouvait me donner de la bravoure, » Cette défense me fit rire. « Je te donne la vie, • lui dis-je, « mais donne-moi ton argent 7 » — « Hélas ! je n'en ai point; je ne fais le pèlerinage des lieux saints que par procuration pour un homme riche qui ne doit me payer qu'à mon retour. » L'excuse était ingénieuse ; cependant l'insecte avait ane bourse assez bien garnie. J'hésitai un instant; j'étais assez tenté de le débarrasser d'un argent dont il n'avait pas besoin, puisque, d'après son propre aveu, il allait en toucher, et de ses pistolets dont il ne savait pas se servir ; mais la fortune considérable que j'avais acquise me ût mépriser cette misérable capture, tt, le laissant ramper sur le sable, je continuai ma route.

Ne voulant pas marcher sur les traces d'une caravane dont j'avais contribué à alléger les bagages, je me dirigeai vers la gauche et je pris la route d'Acre au lieu de celle de Damas. C'était un long voyage, et je me trouvai fort heureux d'avoir un excellent cheval. Je ne marchais que la nuit; les étoiles me servaient de guide, et, tout en les considérant, je bâtissais mille châteaux dans les espaces imaginaires, ef formais pour l'avenir mille plans de conduite, tous subordonnés à la ferme résolution (ne riez pas, lecteur) de porter désormais la probité jusqu'au scrupule.

Quand je fus à une demi-journée d'Acre, je commençai à réfléchir sur le costume que je devais choisir pour me montrer dans les lieux habités. Les fatigues auxquelles je m'étais vu assujetti, ma vie errante, m'avaient tellement changé, que je n'avais guère â craindre qu'on me reconnût. J'avais les yeux enfoncés, et j'étais d'une maigreur excessive. Ajoutez à cela qu'ayant, pendant mon voyage, laissé tomber, par accident, ma lance sur mon pied, cette blessure avait dégénéré en ulcère, dont je ne pouvais espérer la guérison qu'en prenant quelque repos. Je crus pourtant qu'il serait à propos de me cacher sous quelque déguisement pour entrer dans la ville où Djezzar faisait sa résidence; car je n'oubliais point que j'avais autrefois encouru sa colère en faisant couper la barbe d'un capucin , et ce n'était point en atta-

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