CHAPITRE QUABâNT£-D£UX1ÈM£. 5GI
traite. A chaque instant il croyait entendre leurs pas; et, retenu par la terreur qu'il éprouvait, il passa encore une heure dans les tourments d*uue horrible agonie.
Cependant la tranquillité qui se prolongeait fit enfin briller à ses yeux un rayon d'espoir. L'oreille au guet , et marchant a?ec précaution , il sortit de la chambre du trésor, entra dans les passages souterrains , s'y avança à pas lents, arriva à la dernière porte , et s'y arrêta encore quelques instants pour écou* ter. N'entendant aucun bruit , il se hasarda à l'entr'ouvrir, ne vit personne , et rentra dans les régions éclairées par la lumière du jour.
£n traversant divers appartements du harem , il les trouva déserts et silencieux ; ni amis ni ennemis ne se présentèrent à ses yeux ; il n'y vit que les cadavres des victimes qu'il venait d'immoler à sa rage. Mais , en sortant de cette enceinte sacrée, il aperçut rangés sur deux files ses fidèles Bosniaques , troupe d'élite qui faisait sa plus sûre protection contre ses sujets. Ils avaient attaqué les mamelucks , les avaient forcés à prendre la fuite ; et , accueillant leur maître avec de vives acclamations , ils lui apprirent la défaite des rebelles. Ils ne jouirent pas longtemps du fruit de leur dévouement; car, bien tôt après, la plupart d'entre eux périrent dans une bataille livrée près de Seïde.
Cependant Osman , pacha de Damas, était mort. Méhémed, son fils aîné, qui lui avait succédé, avait été empoisonné par Derwisch , sou frère cadet. Djezzar, ayant plus de troupes et d'argent que Derwisch , résolut de le supplanter, et , «i force de présents prodigués aux ministres du sultan , il obtint l'investiture de cet important gouvernement. Mais ne regardant Damas que comme une possession temporaire , et considérant Acre comme une sorte de patrimoine , le Boucher continua à faire sa résidence habituelle dans la place qu'il avait en quelque sorte créée : néanmoins il ne négligea pas pour cela les ressources que cette augmentation de pouvoir mettait à sa disposition ; il s'en servit pour accélérer l'exécution d'un plan qu'il suivait déjà depuis long-temps, et qui avait pour but d'affaiblir graduellement les Druses , et de les réduire entièrement sous sa domination. L'émir des Druses lui étant subordonné en sa qualité de pacha de Seïde , il s'en fil un prile\le v^w vcAfew^-
562 MÉMOIRES D'UfV GREC.
nir dans toutes les affaire» dti pays; et qbëiid un seheick formait quelque cabale contre Youssouf , il était totijobrs sûr de l'appoi de Djezzar. Majgré cette conduite insidieuse, Toussouf Ait long-temps à se décider à en yenir à des bostliités outei^tes contre le pacha auquel il devait soumission ; mais enfin il reconnut que la rébellion seule pouvait lui fournir ou moyeii d'échapper à sa perte; il prit les armes contre Djezzar, lui livra bataille, fut défait, et s'enfuit avec les débris de mn armée dans les montagnes du Kesit)an , dont les habitants conservaient une 6délité à toute épreuve pour le fils de Melheiii.
Djezzar offrit le pardon au jeune prince, s'il voulait venir le recevoir à Acre. Youssouf laissa ses deux (ils Sad-el-Din et Sélini sous la garde de ses fidèles Maronites; et, accompagné de son ancien tuteur, Sad-el-Koui i , qui était toujours son coc* seiller, il se rendit à la cour du Boucher. Il y fut d'abord bien accueilli ; bientôt on lui trouva des torts ; on le poussa à une espèce de nouvelle rébellion, et on le condamna à mort ainsi que son tuteur. En vain tout le Kesroan s'unit pour demander la vie d'un prince chéri , d'un concitoyen respecté ; Djezzar ne savait point pardonner, et le prince fut conduit à la mort avec son tuteur.
On dit qu'en se rendant à la place de l'exécution, Youssouf, voyant qu'il ne lui restait d'autre perspective que le gibet , ne put s'empêcher de reprocher à son ancien conseiller de l'avoir rendu victime de sa propre ambition. « Sans vous, » lui dit-il, « j'aurais pu espérer de voir reculer le terme de mes jours jusqu'à la vieillesse. »> — « Prince, » répondit Sad-el-Kouri avec fermeté , « votre père m'avait chargé de vous faire vivre en souverain; j'ai pu me tromper sur les moyens, mais j'en subis aussi la peine. Je ne vous ai rien demande quand vous étiez tout-puissant; je vous ai suivi quand vous avez été dé- |)ouitlé de votre pouvoir ; je vous accompagne aujourd'hui à la mort; que pouvais-je faire de plus? »
Le prince fondit en larlnes , et embrassa son tuteur en lui demandant pardon. Ils furent pendus sur les murailles d'Acre, du côté qui fait face au mont Liban , de sorte que les derniers regaixls d'Youssouf tombèrent sur les montagnes qui faisaient partie de ses domaines.
CiîAPltRÈ QITARANTE-DEUXIÈME. 563
Pendant le temps qu'il persécutait Youssouf, Djezzar avait annexé au pacbalick d'Acre le district de Saphad, en faisant assassiner les fils de Daher; ia vallée de Baalbeït, en détruisant les Moutawelis ; et les territoires de Tabarié et de (îéjiaréc , en expulsant les Arabes de Sakr qui les occupaient. Un seul district , pauvre et peu étendu , situé dans le cœnr même de ses nouveaux domaines, défiait tous ses efforts. Abou-Djerr^r, scheïck de Nablous , renfermé dans son château inexpugnable de Sanpour, conservait sou indépendance au milieu de ses voi* sins subjugués, et l'on disait que sa résistance opiniâtre cau-r sait plus de dépit au Boucher qu'il ne trouvait de plaisir dans tous ses autres succès.
Cependant Djezzar était parvenu ^ nn degré de pouvoir et d'indépendance qui engageait la Porte à le combler publiquement de nouvelles faveurs, et à diriger contre lui de secrets poignards. Il reçut les premières avec reconnaissance , mais le malheur voulut qu'aucun des derniers n'arrivât à sou but, Ceux qui étaient chargés de l'exécution des ordres de la Porte disparaissaient toiyours, et, suivant son usage, la Porte n'en demandait aucunes nouvelles. Enfin on imagina un autre expédient. D'après une de ces anciennes coutumes regardées en Turquie comme plus sacrées que des lois positives , le pacha de 1 rahlous, qui , au retour des pèlerins de La iVIecque , leur porte des provisions fraîches Ik un endroit désigné, ne jouit qiie de l'honneur des deux queues, afm qu'étant d'un rang inférieur il ne puisse disputer ia préséance à l'émir-hadgi. L'an 1794 vil la première exception à celte règle. Gerelly Hussein , ex-capitan-pacha et gouverneur de Trablous , marcha à la rencontre de la caravane , précédé de trois queues. Cette circonstance parut suspecte à Djezzar; il vit dans Gerelly un homme destiné à le remplacer, et il ré^^olut de le prévenir; il lui envoya en présent une jarre bien scellée contenant de l'eau sj(inte du ptiits Zemzem ; Gerelly en but et cessa d'exister.
C'était la cinquième fois que Djezzar, en qualité de pacha de Damas, conduisait à La Mecque la caravane de Syrie, lorsqu'il refusa aux enfants d'Anahsé , comme je l'ai déjà dit , le payement anntiel auquel un long usage leur donnait droit. Le jeteur a vu ausi^ c(Hnme^t les Arabes cherçhè![^wv.^^\<$^^x^
564 MÉMOIRES D'UN GREjC.
et corameot Djezzar trouva moyen d'échapper à lenr vengeance et de la laisser tomber sur d'innocents hadgis; il arriva sain et sauf à Damas, à peu près à la mêniie époque où j'entrais dans Acre; mais il y ^t si peu de séjour qu'il était dans sa capitale avant que personde songeât à son arrivée.
Une bombe éclatant au milieu de la population rassemblée n*aurait pas répandu dans Acre plus, de consternation que le retour imprévu de Djezzar. Tous les yeux devinrent fixes , toutes les langues muettes, tous les membres comme paralysés. Le destin de tous les ennemis de Djezzar, retranchés les uns après les autres du nombre des vivants , faisait que le penple ignorant croyait aux pouvoirs surnaturels qu'il s'attribuait, tandis que les hommes sages redoutaient ce qui lui tenait lieu de magie, des espions qui lui rendaient compte de tout, et des agents à qui aucun crime ne coûtait.
Quant à moi , je n'appris pas plutôt dans la soirée que le Boucher était entré dans Acre par une porte , que je résolus d'en sortir le lendemain matin par celle qui y était opposée ; mais c'était encore trop tarder. A la pointe du jour, comme je venais de mettre dans ma ceiâture mon dernier paquet de diamants , je vis arriver un messager du pacha venant m'intimer l'ordre de me rendre devant son maître. Comme je mettais mon habit de santon : «Pourquoi prendre celte peine? » me dit le messager, « vous êtes parfaitement connu ; de bons yeux vous ont vu à Khcdieh assassiner le riche Dgiaffer et piller ses marchandises. »
La première partie de cette accusation était certainement calomnieuse; mais elle approchait trop de la vérité pour me laisser le moindre espoir de trouver à m'échapper par le faible intervalle qui la séparait du mensonge , surtout ayant Djezzar pour juge. Le grand point pour moi était donc d'éviter sa présence. « Votre nom , s'il vous plaît ? » dis-je au messager : « Que vous importe ? » me répondit-il brusquement. « Je vous le demande à titre de faveur, » répliquai-je. « Eh bien ! Mustapha Sakal I » répondit-il d'un ton bourru.
« Mustapha Sakal , » m'écriai-je , « c'est précisément vous que je suis venu chercher à Acre. Apprenez donc que quand je m'approchai du pauvre Dgiaffer, près de rendre le dernier