CHAPITRE QUARANTE-TROISIÈME
Peu dé temps après cet incident, quelque chose que j*eus à raccommoder à ma selie me força de m*arréter. Je criai aux marchands de m*atlendre , mais ils crurent faire une excellente plaisanterie en me laissant seul, et n'en coururent que plus Tite. Je les suivis à mon aise , apercevant de loin , à Farrièregarde , Mahmoud qui se retournait de temps en temps pour voir si j'arrivais. Je crus que c'était le moment de plaisanter à mon tour. Je m'arrêtai derrière un petit tertre et tirai un coup de pistolet. Mes compagnons , croyant avoir sur les talons tous les Kourdes du Kourdistau, partirent au grand galop, et je ne les revis plus.
La nuit survint, et Tobscurité fît naturellement que je m'égarai. Aux premiers rayons du soleil , je reconnus que j'avais laissé Skanderoun considérablement sur la gauche. J'avais dans ma ceinture la bourse de Mahmoud, mais mon plan de voyage était changé. J'avais réfléchi pendant la nuit que je me déferais de mes pierreries à Conslantinople plus avantageusement que partout ailleurs, et je m'étais décidé è me rendre dans cette ville avant d'aller à Smyrne pour y prendre mon Alexis , afm de m'établir avec lui dans quelque endroit de la chrétienté, et d'y commencer ma nouvelle profession d'honnête homme.
J'avais à peine fait cinq à six lieues en suivant la route de la capitale, que je fus rejoint par un messager tartare. Il m'adressa en passant le salut d'usage, et je le lui rendis. Croyant reconnaître le son de ma voix , il s'arrêta et fixa les yeux sur moi. «Juste ciel! » s'écria- t-il , « est-ce bien Sélim-aga que je vois soûs cet habit ?» — « Lui-même , Fcïz-ullah , » lui répondis-je , car je venais aussi de le reconnaître. C'était lui qui, à Bagdad, m'avait donné l'avis salutaire de quitter promptement cette ville. « Vous voyez , » conlinuai-je , « ce que c'est que d'avoir la conscience timorée. Je me suis trouvé si accaMé du poids de mes péchés, surtout d'avoir vécu si long-temps parmi les Wahabites, que j'ai prié tous les saintsdu paradis de m'aidera effacer cette souillure. Aucun n'a écouté mes prières, si ce n'est Hadgi-Becktasch ^ Il m'est apparu en songe et m'a ordonné de prendre cet habir. Je nettoie ainsi toutes les taches de mon
1 . Saint musulman, patron d'un des principaux ot<Vt«% àc% À«tN\^^%.
674 MÉMOIRES D'UN GREO.
ftine , et je serai Inentdt aussi par que l'enfant qui Yîent de naître. Mais quelles nouvelles me direz-vous de Bagdad? »
« De grandes, • s*écria Feîz-ullah, « de très-grandes I Je ne vous demande pas si vous vous rappelez votre ami le kiaya. Soliman avait travaillé si long-temps à donner du lustre à ce faux diamant, qu'il ne pouvait se résoudre à détruire son ouvrage et à reconnaître qu'il avait fait un mauvais choix. Il se trouvait trop vieux pour élever une nouvelle créature, et il atUribuatt à l'envie tout ce qu'il entendait dire contre Âchmet. Force lui fut pourtant d'ouvrir les yeux en recevant an paquet du rcîs-eifendi qui lui renvoyait une lettre adressée à la Porte par le kiaya, et écrite de sa propre main. Achmet y représentait Soliman comme rendu incapable, par l'âge, de continuer à occuper le poste de pacha, et demandait modestement qu'on lui donnât sa place , et qu'on le chargeât de procurer à son bienfaiteur les douceurs d'un repos éternel. A la réception de cette lettre , un divan fut convoqué , et l'on y appela tous les ennemis du kiaya. Soliman désirait se borner à disgracier son ancien favori, mais on lui ût sentir le danger d'une demimesure , et il signa , presque malgré lui , la sentence de mort d'Achmet. Le kiaya entra dans le divan au môme instant. Il soupçonnait qu'il se tramait quelque complot contre lui , et il venait faire face à ses ennemis. Soliman le reçut comme à l'ordinaire ; et Achmet , jetant des regards furieux sur les membres de l'assemblée , semblait compter les nouvelles victimes qu'il immolerait à sa sûreté. Il n'y avait pas de temps à perdre. Aly-khasnadar se précipita sur lui et lui porta le premier coup. Tombant sur ses genoux, Achmet tendit vers le pacha ses mains suppliantes; mais Soliman s'était couvert le visage d'un châle, et eu un instant son premier ministre cessa d'exister. Son corps, jeté sur les marches qui conduisaient au divan, fut exposé toute la journée aux yeux de la populace ; et, quant à sa tête, » ajoutat-il en me montrant un petit sac suspendu à la tête te son cheval, «la voilà. Comme elle a été emballée avec soin, je ne doute pas que je ne puisse la présenter en bon état à notre gracieux sultan. •
Feîz-ullah ayant cessé de parler , je poussai uu profond soupir, non de chagrin pour cet événement, mais de regret qu'il ne fût pas arrivé plus tôt. Cette rencontre me procura cependant