CHAPITRE QUARANTE-TROISIKME
un avanlago plus utile que le plaisir d^apprendre la chute d*uu ennemi. Comme messager du gouvernement , il trouvait partout des chevaux à ses ordres , et jouissait de plusieurs autres privilèges auxquels un santon ne pouvait prétendre: j'acceptai donc bien volontiers Toffre qu'il me fit de continuer mon voyage avec lui.
La marche de ces messagers tartares est si rapide qu'elle ne permet pas de tenir un journal. Je n'eus pas le temps de voir ce qui existait de curieux dans les différentes villes que nous traversâmes, mais on m'y servit tout ce qui s'y trouvait de mieux. Quant à mon compagnon , après le meilleur repas pos* sihle, il n'oubliait jamais d'exiger un présent pour l'entretien de sa selle, disait-il. On le lui refusa pourtant une fois dans un malkyané de la sultane validé S dont le vayvode jura que, pour tous les Tartares de l'univers, il ne donnerait pas un seul aspre de l'argent de sa maîtresse. Feïz-ullah n'eut, en cette occasion, d'autre parti à prendre que de maudire la mère du sultan comme une vieille sorcière sans entraxes. Partout ailleurs , son fouet était plus puissant qu'un sceptre ; c'était une baguette magique. Les rois, dit-on, perdent leurs droits où il ne se trouve rien ; mais ce petit instrument savait toujours faire trouver qudque chose. Il nous procurait des volailles où une poule n'avait jamais pondu , un mouton gras où l'on ne voyait pas unç touffe d'herbe , les plus beaux fruits où Ton n'apercevait pas un arbrisseau. Son influence sur les animaux était aussi marquée que sur les hommes ; il mettait au galop la rosse la plus détestable, et faisait trouver un excellent dîner chez l'hôte le plus récalcitrant.
A Isnick, je me séf)arai de mon compagnon, et, malgré tout mon resjKîct pour Hadgi-Becktasch, je quittai également l'uniforme dégoûtant de son ordre. Tout en voyageant , je m'étais procuré peu à peu ce qui m'était nécessaire [x>ur ma métamôr-* phose complète. J'avais acheté dans un endroit un riche turban , dans un autre une veste et un manteau du dernier goût , ici des pantalons de beau drap français, là des babouches brillantes comme du cuivre doré. Étant entré dans une auberge , mon paquet sous le bras, je m'enfermai dans une chambre sur
l. Village appartenant à la sultane mère.
d7A MÉMOIRES D'UN GREC.
le derrière « coupai mes cheveox S troublailiupitoyablemeot, ea coupant ma barbe , les anges qui y ayaicat élu domicile ^ , fis un feu de joie du bâton et de l'habit de sant6n, soumis toute ma personne à une ablution générale, et, purifié ainsi par le feu et Teau , je mis à loisir les vêtements somptueux dont j'avais fait emplette.
Paraissant alors hors de ma cellule, changé de manière à ne pouvoir être reconnu , même par ceux qui m'y avaient vu entrer, j*étais comme le papillon qui, sortant de Tétat de chrysalide, secoue ses ailes pour la première fois. Je respirais pins librement, mes membres avaient plus d*aisance , je me sentais une nouvelle vigueur, et il me semblait que je venais de prendre un bain dans la fameuse fontaine de Jouvence.
Je partis dlsnick avec un jeune Algérien , capitaine d'un bâtiment de guerre , qui , étant venu de Constantinople dans cette ville pour affaires , n'était pas fâché de trouver un compagnon de voyage pour son retour. Nous causâmes beaucoup chemin faisant , moi vantant le passé, comme tons les hommes qui commencent à avancer en âge , lui ne trouvant à louer que le présent , comme tous les jeunes gens. « Ne me parlez pas de votre grand Hassan, » me dit-il, « notre petit Hussein (c'était le nom du nouveau grand amiral, surnommé Koutchouk) en vaut douze comme lui. Notre marine fait aujourd'hui plus de progrès en un jour que de votre temps elle n'en faisait eu un an. Hussein a tous les mois de nouveaux projets, de nouvelles idées , et il change complètement chaque année toute l'organisation de l'arsenal. Il fait venir des constructeurs de vaisseaux de tous les pays du monde , de France , de Suède , de je ne sais où. Chacun parle une langue 'différente , suit une méthode particulière , et fait voir les défauts de celle des autres. £n un mot, notre amiral adopterait la manière chinoise plutôt que de copier ce qui s'est fait avant lui. Tous les chantiers de l'empire, Mit)iène, Rhodes, fioudroun, les Darda^ nelles , Sinope , se disputent à qui aura le plus tôt construit le
1. Quelqacs derviches, contre l'usage général des Turcs, porieni les chcveax longs.
2. Les iDDsulinaDs regardent comme un péché de couper lenr barbe quand ils ont commence à la laisser croîire , s'imaginant que les espriu célestes aiment à s'y cacher.
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plus beau vaisseau ^ et la capitale se prépare à en lancer un à trois. ponts d'une taille si prodigieuse que nos mers ne seront pas assez grandes pour le manœuvrer. » Je lui souhaitai le commandement de cette merveille , et sautai dans la barque qui me conduisit à Constantinople.
Mon premier soin, en y arrivant, fut de chercher Dgiaffer, ce marchand qui m'avait fourni à Khedieh un si bel assortiment de pierreries. Voulant commencer une vie nouvelle, j'avais dessein d'acheter, par la restitution d'une partie du vol que je lui avais fait, la possession légitime du reste. J'avais appris à Damas qu'il s'était dirigé vers la capitale^ et j'appris à Constantinople qu'il en était parti pour faire le grand voyage. Avant de mourir , il avait déshérité tous ses parents , attendu qu'ils n'avaient besoin de rien , ce qui était vrai , et il avait légué tous ses biens pour fonder un hôpital de chiens et de chats. On me dit pourtant que, parmi ses parents, il en existait un envers qui la fortune n'avait pas été libérale : je réparai cette injustice et celle du vieux Dgiaffer ; et, après cette bonne action , ma conscience ne me reprocha plus rien , puisque ce que je gardais n'aurait pu m 'être disputé que par les animaux qu'il avait institués ses légataires universels.
Chaque fois que dans mes courses j'étais arrivé à Constantinople, il y avait toujours eu, depuis ma séparation d'avec mon ami Spiridion à Cbios, quelque événement qui m'avait empêché de le voir. Tantôt c'était ma crainte de le gêner en me présentant mal à propos, tantôt c'était l'intervention d'amis trop officieux, et tantôt son absence de la capitale* J'essayai de nou-* veau de revoir et d'embrasser cet ami de ma jeunesse , cet ami d'autant plus regretté que j'avançais en âge, et j'allai faire visite à son père. Spiridion n'était pas alors dans la capitale» Au scandale inexprimable de ses parents et de ses amis, il en en était parti pour faire un voyage dans les divers états de la chrétienté, sans autre motif que la curiosité et le désir de s'instruire. On me dit que si je voulajs le trouver, il fallait le cher'^ cher à Venise, à Paris ou à Londres.
Mavrocordatos avait pour ami intime un homme de poids et d'honneur, qui m'avait toujours témoigné à moi- même un intérêt plus constant queceluide Mavrocordatos lui-même. Jamais, il faut
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bien le dire , il ne m'avait placé si haut dans son admiration qne l'avait fait son ami , mais jamais depuis il ne m'avait placé si bas que l'avait fait Mavrocordatos. Ce qui m'avait surtout frappé dans la (conduite de ce personnage, nommé Constantin Garidi, c'est que, par exception avec ses compatriotes, bien que peu opnlent lui-même , il avait toujours pris soin de s'éloigner de moi quand j'avais beaucoup d'argent, et qu'il ne m'avait témmgné d'amitié que lorsque je me trouvais dans l'adversité; et il en donnait pour raison qu'il fallait que je fbsse à demi mort de faim pour être supportable. Contre son usage, il me reçut fort bien , quoiqu'il n'ignorât pas que je n'eusse pas à me {^aindre ' de la fortune ; il m'accabla même de tant de prévenances , de flatteries et de Compliments, que j'en fus étonné et dégoûté, et qUe je ne pus m'empêcher de lui dire qu'il devrait m'avoir assez bien connu pour savmr comme moi qne je ne méritais pas ce torrent de louanges»
« Bravo I » me dit-il en parlant d'un grand éclat de rire : ft ce langage me donne des espérances. Quand on reconnaît ses erreurs, on est bien près d'y renoncer, et je vois que je puis m'acquitter de'ma commission. »
« Que voulez- vous dire? 0 lui demandai-je.
*^ * Vous sottveuipz-voos d'un parent de Trieste qui Vous a fait autrefois venir à Sniyrne, et qui ne vous a pas attendu? »
—^ « Si je m'en souviens ? Sans doute» ^^ ct^mme d^un fourbe et d*un misérable. 1^
— <i Voilà précisément ce qu'il s'est cru fondé à ch>ire de Vous lorsqu'il s'est décidé à abandonner les projets qa'il avait formés en faveur du fils de son parent Soiiri, et à transporter sa bienveillance sur un jeune homme étranger à sa famSIle^ mais qbi avait été long-iemps commis dans sa maison > et dont la conduite avait toujouns été irréprochable. Malheureusement la santé de ce pauvre Éleothère n'était pas aussi solide que ses principes. 11 est mort, et Delvinî^oti m'écrivit^ il y a six mois, de prendre de nouvelles info|*mations sur son cousin Anastase, et de lui renouveler ses anciennes propositions si je trouvais que l'âge eût mûri sa raison et son jugement, l'étais sur le point de lui écrire que j'ignorais ce que vous étiez de%TBii> quand vous reparûtes tout à coup* J*ai surveillé votl« eottilaite»