CHAPITRE TROISIÈME
si voisins , habitaient mes parents. C'était là que demeurait , que soupirait , hélas! que ne soupirait peut-être plus , ma bienaimée Hélène , mes premières amours , si mal récompensée de sa tendresse ! Sans cette rangée de montagnes escarpées , j'aurais pu voir leur demeure ! En moins d'une heure , je pouvais dissiper Taffliction que leur causait mon absence , donner et recevoir les embrassemenls de l'amour et de la nature, retrouver le bonheur parmi ceux que j'avais si cruellement abandonnés, leur dire : « Anastase a combattu, a vaincu, et il revient vers vous ; il dépose à vos pieds , pour obtenir son pardon , il sacrifie à votre tendresse les lauriers qu'il a cueillis, les éloges qu'il a obtenus , les espérances qu'il pourrait concevoir. » — « Voici, pensais-je, le moment qui peut me rendre ma patrie, mes parents, mes amis, ma maîtresse; mais si je le laisse échapper , il est perdu pour toujours ! »
La tête échauffée de toutes ces idées, je quittai le pont, et je descendis précipitamment pour chercher le drogman, me jeter à ses pieds , et le supplier de me permettre de retourner dans le sein de ma famille.
A quoi tient le destin de notre vie ! Si j'eusse été moins empressé , j'aurais réussi. Je serais arrivé en présence de mon maître, je lui aurais présenté ma demande, il me l'aurait accordée ; j'aurais revu mon pays , je serais rentré chez mes parents pour ne plus les quitter, et je serais probablement aujourd'hui, père de famille à mon tour , et jouissant de la perspective consolante d'une vieillesse tranquille et respectée.
Une tête de clou fit toute la différence! Une tête de clou, par des conséquences éloignées , me fait mourir , après bien des années, dans une terre étrangère , d'une mort pénible et prématurée , sans un ami pour me servir d'appui , sans un enfant pour me pleurer. Cette malheureuse tête de clou , sur laquelle puissent retomber toutes mes fautes ! n'était pas assez enfoncée , et s'élevait sur une des marches de l'escalier qui conduisait à la cabine de mon maître. Déjà elle avait plusieurs fois accroché ma robe flottante ; je l'avais souvent condamnée à être brisée , et elle ne devait quà mon oubli le répU dotvl e)\^ Jûff/ssa/t. En ce moment. Je bas de mon schackschir ^ rf^ ItowNîi
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arrêté comme à un hameçon; et, comme je courais à toutes jambes , je perdis Téquilibre , je tombai ; et , ma tête ayant frappé violemment contre une des marches , je perdis oonnaissance.
Lorsque je repris mes sens, je me trouvai étendu sur le lillac, la tête appuyée sur les genoux d'un des tchaouches du pacha. La première chose que j'aperçus fut sa veste richement brodée, qui m'avait si souvent fait naître l'envie d'en porter une semblable ; et la première chose que j'entendis fut un message obligeant du pacha lui-même , qui daignait faire demander comment je me trouvais. Un tel honneur m'éblouit; il me fut impossible de songer à autre chose, et pendant quelque temps je ne me souvins même pas de ce qui occupait mes pensées avant mon accident. Tout était en confusion. dans mon pauvre cerveau ; et , quand mes idées se présentèrent à moi avec plus de clarté , je me trouvai en contact trop immédiat avec des objets bien chers à mon cœur pour que d'autres trésors plus éloignés pussent conserver à mes yeux les attraits qu'ils m'avaient présentés. Il me sembla que ce serait un acte de faiblesse, pardonnable tout au plus à une femme, que de renoncer à tout le fruit des périls que j'avais courus, de la réputation que j'avais acquise et de la faveur que j'avais obtenue; de changer les grandeurs et les dignités auxquelles j'aspirais pour l'oubli et l'obscurité ; de préférer au destin de l'aigle parcourant d'un vol hardi toutes les régions de l'air , le sort du vermisseau qui meurt sur la moite de terre qui Fa vu naître, et où il est souvent écrasé sous les pieds d'êlres plus hardis et plus ambitieux. Je savais que je m'exposerais à la risée générale , si je faisais seulement connaître le souhait qu'un moment d'enthousiasme m'avait inspiré ; et , en y réfléchissant davantage , je n'étais pas bien sûr si la tendresse filiale même ne m'imposait pas le devoir de chercher à obtenir à Clonstaniinople un rang qui pouvait être une protection si puissante pour mes parents dans leur petite île.
Il me restait pourtant encore une sorte d'incertitude. Dès que je fus en élat de me lever, je courus à la poupe pour voir si nous avions fait beaucoup de chemin depuis mon accident, et s) fêtais encore à temps d'exécuter mon projet, Chios n'était