CHAPITRE QUARANTE-QUATRIÈME
« Voilà qui commence bien ! » pensai-je ; « elle doit se douter du motif qui m*amène ; et, puisqu'elle consent à me voir, c*est qu'elle est disposée à reconnaître mes droits. »
On me fit entrer dans fine salle, a l'extrémité de laquelle étaient plusieurs domestiques, comme si l'on eûtcraintque je ne me portasse à quelque voie de fait. Au bout de quelques minutes , je \is arriver une femme d'un port majestueux , qui , restant debout, et par conséquent ne m'invitant pas à m'asseoir, me demanda , avec une civilité hautaine , en quoi elle pouvait m'être utile. Quand je l'eus informée du sujet de ma visite , elle affecta la plus grande surprise. « Elle ne savait ce que je voulais dire. L'enfant que j'avais vu était le fils de sa femme de chambre, qui le lui avait confié en quittant son service pour se remarier. Si j'avais laissé le mien à Smyrne, c'était à Smyrne et non à Alexandrie que je devais aller le chercher. » Bref, elle refusa positivement de me rendre mon Alexis; elle ne me permit pas même de l'embrasser ; et^ s'élant retirée sans vouloir m'écouter plus long-temps^ ses domestiques me firent entendre fort nettement que j'eusse à mettre fin à l'imporiunité de ma visite.
Je ne voyais moi-même aucune utilité à rester plus longtemps ; car , soit qu'elle crût ou non que l'enfant que je réclamais était le fils de sa femme de chambre , il était bien évident qu'elle était bien déterminée à ne pas s'en séparer. Plus j'insisterais, plus je me rendrais suspect ^ et plus on s'armerait de précautions contre moi. Je me retirai donc, et je me mis à réfléchir sur ce que j'avais à faire. Je n'avais pas le moindre doute •que l'enfant que j'avais vu était mon fils. Sa ressemblance parfaite avec Euphrosyne, le cri du sang que lui seul m'avait fait entendre , l'histoire qu'on m'avait contée à Smyrne, et qui se trouvait en partie confirmée , tout se réunissait pour porter la conviction dans mon cœur. Mais comment la faire partager aux autres 7 II me fallait des preuves plus solides pour me mettre en état de réclamer mon fils par des voies légales.
Je m'assurai d'un logement ; et , dès le lendemain , je com^ mençai à prendre tous les renseignements qui pouvaient m'étre utiles pour me conduire à mon but. Voici quel en fut le résultat.
Ni l'enfant ni sa prétendue mère tfaN^\e\i\. fevfe çwm»»& ^^
590 MÉMOIRES D'UN GRëO.
Egypte avant le voyage de la femme du coosul à Smyrne et son retour de celte ville. La femme qui se disait la mère de ce bel enfant, après être restée fort peu de temps aa service de cette dame, s*était remariée et avait suivi son mari dans Tîle de Syra. Le nom de cette femme n'était pas le nom de celle à qui j'avais conâé mon Alexis $ mais elle pouvait en avoir changé, et le portrait qa*on m'en fit lui ressemblait trait pour trait. Enfin , l*eufant était traité par le consul et sa femme avec une tendresse si marquée que la médisance n'avait pas épaiigné le consul tout d'abord et avait fini par s'exercer sur la consulesse.
Toutes ces drconsCMices ajoutaient à ma persuasion , mais elles ne foornissHeut pas de preuves positives : le témoigns^e d'une famille respectable, ayant à Alexandrie un caractère public, devait avoir pins de poids quek simple assertion d'un étranger qui y serait regardé comme un vagabond et un aventurier. Deux témoins auraient pu déposer de la vérité des fûts que j'alléguais : le négociant entre les mains duquel j'avais laissé mon reste de fortune pour pourvoir aux besoins de mon filsv et la femme à qui j'avais confié cet enfant ; mais l'un avait fait banqueroute, et l'autre avait trahi ma confiance. Je ne savais où trouver l'on pour lui faire rendre témoignage en ma faveur, et je ne doutais pas que l'autre n'eût été bien payée pour soutenir le conte dont on prétendait se servir afin d'écarter mes prétentions.
Ne voulant pourtant négliger aucun des moyens qne la Pro^ vidence pouvait m'avoir conservés pour faire valoir mes droits, je résolus de faire le voyage de Syra, d'y chercher cette femme perfide, et de la payer plus richement pour rendre hommage à, la vérité qu'elle n'avait pu être payée pour soutenir un mensonge s mais de nouvelles considérations m'empêchèrent d'exécuter ce projet. Le bruit général de Smyrne était que le consul et toute sa famille étaient à la veille de retourner en Europe. Si l'on emmenait mon fils dans ce pays lointain , il me deviendrait encore bien plus difficile d'obtenir qu'il me fût rendu* Je ne voulus donc pas le perdre de vue un seul instant, et je chargeai un anu qne j'avais à Smyrne de faire à ma place le voyage de Syra, et de tâcher de découvrir le négociant banquet outier. Je lui envoyai ma lettre par un exprès, et je priai Dieu de m'accorder