‹ AnastaseChapitre 355 sur 407 · CHAPITRE QUARANTEQUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTEQUATRIÈME

assez de patience pour que je pusse attendre sa réponse sans un eraporlement qui m'exposât à en perdre le fruit.

Du logement obscur que j'avais pris, je voyais la maison eon^ sulaire. Placé à ma fenêtre comme à un observatoire , rien de ce qui y entrait ou en sortait ne m'échappait; j'avais en outre deux ou trois émissaires bien payés, qui non -seulement veillaient sur tout ce qui se passait €hcz le consul, mais qui me rendaient un compte exact des moindres mouvements de tous ceux qui habitaient sa maison. Je passais ainsi les journées entières , caché derrière une jalousie qui me rendait invisible en me permettant de tout voir, et je me trouvais bien dédommagé de plusieurs journées d'ennui quand j'apercevais mon petit Alexis venir devant la porte se livrer aux jeux de son âge. Sa gaieté, sa vivacité me transportaient de plaisir, mais je n'en jouissais que rarement. Il semblait que mes adversaires craignissent que je n'eusse le projet de m'en emparer ; non^seuîement ils ne lui permettaient plus de promenades au dehors, mais même, quand il jouait devant la porte, il y avait toujours, indépendamment de la femme qui l'accompagnait, deux ou trois domestiques en observation.

Toutes ces précautions, au surplus, prouvaient le prix qu'on attachait h la possession de mon dis, et la tendresse avec laquelle il était traité; aussi ne pouvais-je m'empêcher quelquefois d'appeler la bénédiction du ciel sur ceux qui me privaient de ce que j'avais de plus cher au monde.

De crainte d'augmenter les soupçons , de créer de nouvelles alarmes, et d'être cause qu'on n'osât plus laisser h mon fils le peu de liberté dont il jouissait , j'avais soin de ne jamais sortir pendant le jour ; ce n'était que la nuit que je me permettais de prendre l'air et l'exercice qui étaient nécessaires à ma santé.

Le groupe d'habitations dont mon humble logement faisait partie était situé entre la ville moderne et lés ruines de l'ancienne cité. C'était parmi les débris d'une magnificence écroulée que j'aimais à faire ma promenade nocturne et solitaire, parce que les idées qu'ils faisaient naître convenaient à la situation de mon esprit. Un soir, après m'ôtre promené dans ces lieux déserts qui contenaient autrefois une population immense^ la plus belle bjbllotbèque et l'école la plus cWiVst^feX^'o^^^s^^,

je m'assis dans l'endroit le plus couvert de ruines, près de catacombes entr*ou?ertes, dont les sombres galeries semblaient pénétrer jusque dans les entrailles de la terre. Tandis que je m'y livrais à mes réflexions mélancoliques, j'en vis sortir une espèce de fantôme qui s'avança de mon côté , mais qui ne m'eut pas plutôt aperçu que, prenant la fuite parmi les ruines, il disparut.

Je n'avais entrevu que deux grande yeux noirs et vifs entre le turban et la barbe qui accompagnaient sa figure. S>a taille semblait gigantesque : enveloppé d'une longue robe qui traînait par terre, il semblait glisser plutôt que marcher, et l'on aurait pu croire que c'était une des goules qu'on prétend habiter les tombeaux, ou tout au moins un descendant en ligne directe des sorciers-du-corps de Pharaon. A quelque classe d'êtres qu*li appartint, il était évident qu'il ne voulait pas se faire connaître, et ce fut précisément ce qui m'engagea à le poursuivre. Je le revis bientôt caché derrière un monceau de ruines; mais, dès qu'il s'aperçut que je marchais à lui, il prit de nouveau la fuite: et, comme il connaissait le terrain mieux que moi , il me donnait souvent le change au milieu des débris dont nous étions entourés.

Je continuai ma chasse pendant près d'une demi*heare ; et, à ma grande surprise, je me retrouvai alors à l'entrée des catacombes. Cet être mystérieux allait s'enfoncer dan» leurs détours, quand, sa robe flottante s'étant accrochée dans les ruines, j'eus le temps de le saisir , et , le forçant à lever la tête qu'il baissait d'un air de confusion , je reconnus , à la clarté de la lune, l'improvisateur italien qui, après m'avoir promis à Smyrne une promotion dans l'empire de la raison, m'avait cruellement laissé languir dans celui du despotisme. « £$t-ce bien vous, Cirico ? » m'écriai-je.

« Moi-même, » répondit-il, » et j'aurais voulu que vous fussiez au fond de i'Érèbe, plutôt que de vous retrouver après h manière dont je vous ai quitté. »

« Je n*en ai aucun ressentiment , » lui dis-je : « mais dilesnaoi par quel hasard un homme accoutumé à prêcher le jacobinisme sur les grands chemins porte ici le costume d'un mage, et fait sa demeure dans les catacombes d'Egypte ? »

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— « Me promettez-vous le secret? »

— 0 Pourvu que, cette fois au moins, vous consentiez à parler sans fiction. »

« Ecoutez-moi donc, » me dit le fils d'Apollon, « et pour co moment contentez-vous d'une humble prose. » Nous étant alors assis sur une colonne renversée, il me fit son récit en ces termes :

«Vous vous rappelez mon départ subit de Smyrne. Ayant des motifs puissants pour quitter cette ville, et n'en ayant aucun pour me rendre dans un endroit plutôt que dans un autre , je m'embarquai sur le premier bâtiment que je trouvai prêt à mettre à la voile. Il se rendait à Alexandrie, et je n'en fus point fâché. Je me souvenais d'avoir entendu dire, à Gonstantinople, à un ambassadeur européen , que le consul de son souverain à Alexandrie était un homme entièrement occupé, non de commerce ni de politique, mais de magnétisme, et ce fut sur la vertu de ce fluide mystérieux que je construisis mes projets. Cependant, comme le commerce établit des relations intimes entre Smyrne et Alexandrie, je crus devoir prendre quelques mesures pour que l'identité de ma personne n'y pût être reconnue. Je m'arrêtai donc à Damiette où je pris le costume du pays, et laissai croître ma barbe; de sorte que j'arrivai ici si changé , qu'il fallait vos yeux de lynx pour me reconnaître, ainsi que vous l'avez fait. Je me présentai au consul comme un noble Italien voyageant par curiosité, et je n'eus pas besoin de grands efforts de génie pour lui faire ajouter foi au conte que j'avais préparé. Je n'avais été qu'on quart d'heure avec lui, que déjà la conversation tombait sur le magnétisme, et je reconnus que le digne consul était à un tel degré sous l'influence de cette science qu'il ne lui fallait qu'un homme pauvre de bon sens, mais riche de foi, pour en faire son récipient passif. Je résolus d'être cet homme, et je m'attachai à paraître un chef-d'œuvre d'imbéciUité naturelle, un être n'ayant pas une idée qui lui appartînt, afin de faire mieux ressortir tout le brillant des idées que devait m'inspirer la vertu magnétique. »

« £t un diamant de la première eau, » m'écriai-je, « a pu consentir à cacher ainsi tout son éclat, à arrêter le flux de ceuc verve politique qui m'a tant de fois étourdi el cA^l^ti^xs^X ^

694 Ml^MOIRES D'UN GREC.

— « Nulle diflScuhé ne peut arrêter on génie comme le mien. Je conçus un plan qui pouvait allier les plaa sublimes conceptions des muses à la nullité d'esprit exigée par le magnétisme. J'acceptai les offres du consul, je renonçai à mon prétendu projet de voyage, et je me fixai à Alexandrie pour y être magnétisé.

« Mais , lorsque je feignais de céder au sommeil surnaturel que le digne consul suait sang et eau pour me procurer, sons quelle forme croyez-vous que se présentaient mesinspiriations? Une cloche, quelque substance qui la frappe, rendra un sod métalliffue ; un caisson , quelque main qui le touche , ne peut être pris pour un tambour. Giacinte Girico se rappelait ses anciens opéras italiens, et je débitai des vers dignes de faire oublier ceux de Métastase. Le consul fut d'abord étonné de voir mes émanations magnétiques se manifester de cette manière; mais je lui persuadai que c'était une vertu particulière qu'il me communiquait. Il découvrit un sens mystique dans mes récitatifs, et j'en tirai un avantage réel, car j'eus soin que mes séances ne fussent pas gratuites. La solitude étant amie des muses, j'ai pris l'habitude de venir dans ces ruines chercher à préparer mes inspirations par celles de la poésie et du génie, et j'allais me retirer chez moi quand vous m'avez surpris. »

Après un moment de réflexion, « Vous devez connaître le consul R...., » lui dis-je, « car je sais qu'il ta très^sou vent chez votre homme. Ëst-ii aussi un des fauteurs du magnétisme!»

— « Il en est un des plus fermes arcs-boutants, et il assiste i presque toutes nos séances. »

« — Le ciel commence donc à me regarder d'un œil de pitié, • m'écriai-je , « et je conçois enfin quelque espérance. » Lui ayant alors appris le motif de mon voyage à Alexandrie, je l'engageai à profiter de quelque inspiration pour faire sentir an consul de quelle injustice il se rendrait coupable en privant un père de son fils, et j'ajoutai qu'il pouvait compter lui-même sur les marques les plus libérales de ma gratitude , s'ii voulait contribuer h remettre mon Alexis dans mes bras. Il me promit de composer un intermède dans c^tte intention , et nous convînmes que nous nous reverrions dans le même lieu.

Je rentrai chez moi, je pris quelques heures de repos, et le lendemain matin je me plaçai à mon poste ordinaire derrière

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