CHAPITRE QUARANTE-CINQÛIÈME
avaient un air de rudesse ; toutes ces circonstances étaient plus que suffisantes pour le frapper de terreur : aussi ne cessa-t-il de pleurer et de pousser des cris que lorsque l'excès de Ta fatigue provoqua le sommeil dans lequel je le trouvai plongé.
Malgré l'excès de ma faiblesse et de mes souffrances, je me traînai jusqu'au lit sur lequel il reposait , et , m'agenouillant à côté, je rendis grâces au ciel de ni'avoir enfin mis en possession de l'objet de toutes mes espérances. J'oubliai tous mes maux ; je pouvais à peine croire à l'excès de mon bonheur ; je pleurais et je riais tour à tour, et les uiarins crurent positivement que j'avais perdu la raison. Peu à peu cependant je devins plus calme , je me laissai persuader de me remettre au lit : mais si j'avais eu la force d'en sortir pour aller trouver mon enfant , je n'eus pas celle de le quitter pour y retourner; il fallut qu'on m'y portât.
Le lendemain j'attendais son réveil avec impatience pour le presser contre mon cœur; mais, dès qu'il ouvrit les yeux, il regarda autour de lui d'un air de terreur, parut surpris de voir des objets si différents de ceux auxquels il était habitué, appela sa paramana ^ à grands cris , et , se rappelant enfin les événements de la veille, se mit à pleurer amèrement. En vain je lui prodiguai mes caresses, et lui dis que j'étais son père, qu'il était mon enfant chéri : il ne me répondit que pour me redemander sa paramana ; et, quand je lui eus dit qu'il m'était impossible de la lui rendre, il m'accabla bien innocemment du peu d'invectives qu'il connaissait. Des jouets dont j'avais fait provision ne purent attirer son attention , et il fallut un jeûne proloi^é à dessein pour le déterminer à recevoir de ma main quelque nourriture. Ce fut le premier soin paternel que reçut de moi ce cher enfant.
Pendant plusieurs jours j'éprouvai des souffrances inouïes : elles ne me laissaient quelques instants de relâche que lorsque j'étais couché sur le dos ; le moindre mouvement me causait des douleurs aiguës et insupportables, et me faisait encore cracher le sang. Ces symptômes disparurent peu à peu, mais je restai dans un état accablant de langueur et de faiblesse ; je perdis
1; Sa bonne.
602 IflÉMOIftËS D*tlN GREC.
touiemeot l'appéiit , et je De connus plus les douceurs d*an repos non interrompu.
La vue de mon fils était mon seul cordial. Déterminé à ne pas me laisser rebuter par la manière dont il avait reçu mes premières caresses, je n'oubliai rien de ce qui pouvait me gagner son affection , et, à force de soins, j'y réussis. Ses pre* mières impressions furent pourtant asses long-temps ài s'effacer, mais j'eus enfin le plaisir ineffable de voir que j'avais remplacé dans son coeur ses premiers amis, au point qu'il ne pouvait supporter d'6tre un instant éloigné de moi. J'avais d'abord cherché à le consoler ; c'était lui maintenant qui me prod%;oait des consolations, qui prenait pitié de mes souffrances, et cpii cherchait à les adoucir, en m'amusant de son innocent babil quand il me voyait dit^wsé à me livrer à un peu de gaieté, et en restant assis près de moi en silence quand j'étais plongé dans l'abattement. Nul autre lien ne n'attachant à la terre, aucunes expressions ne pourraient peindre jusqu'à quel point je l'idolâtrais. Je ne vivais plus qu'en lui et pour lui. Je passais des heures entières à contempler, dans une sorte d'extase, ses traits enfantins, image vivante de la malheureuse Ëuphrosyne, et, bien des fois, quand il m'adressait un de ses sourires célestes, quand il entourait mon cou de ses petits bras, quand ses lèvres imprimaient sur ma joue un doux baiser : « Ânastase, • m'écriais-je , « qu'as-tu fait pour mériter tant de félicité? Tremble que la main vengeresse de la Provictence n'approche un instant de tes lèvres la coupe du bonheur que pour la briser à jamais et te rendre sa perte plus affreuse! »
Un vent favorable nous accompagna jusqu'à la hauteur de Cérigo. Là semblait nous guetter une odieuse tramontane, comme pour nous fermer à dessein l'élrpite entrée de la mer Adriatique; et quand par hasard elle s'abattait un peu et nous laissait cheminer quelques pas, ce n'était que t>our nous désespérer davantage, en revenant sur nous avec une nouvelle vigueur et eu nous repoussant au point précis que nous venions de quitter. Cette circonstance donna à on corsaire maltais toute facilité pour nous aborder; il nous força d'amener, et, ne trouvant pas nos connaissements en règle, il nous obligei à faire voile vers Malle pour qu'on y fît un examen judiciaire