CHAPITRE XLVII
Maladie du fils d'Aoaslase. — Anastase arrive à Trieste.-» Mort d'Alexis au \aznret. — - Auastase sort du lazaret. — Ses regrets — Tableau de Triesie. — Anastase part pour aller s'établir à Vienne, et retrouve avant de partir son ami Spiridion, dont il a perdu l'aftectiou.
Dès que nous fûmes eu état de tenir la mer , nous remîmes à la voile. Tout alors nous semblait propice. L'onde était calme, le ciel sans nuage ; le vent nous favorisait , et l'air de la mer semblait même apaiser mes souffrances que le travail auquel je m'étais livré pendant la tempête avait rendues plus aiguës. Je commençai à me flatter qu'une vie tranquille , cette vie que je ne connaissais pas encore,- pourrait me rendre la santé. Si je ne recouvrais jamais mon ancienne vigueur, ce à quoi j'attachais peu d'importance, je n'en goûterais que mieux les charmes du repos après lequel j'aspirais. Mon cousin me promettait une fortune brillante, et , ce qui valait mieux , je possédais déjà de quoi satisfaire des désirs modérés. Mon fils jouirait des avantages d'une éducation européenne , et je ne le quitterais que pour aller occuper dans un meilleur monde la place que je m'efforcerais d'y mériter.
Au milieu de mes rêves de bonheur, mes yeux tombèrent sur Alexis, sur le seul objet qui pouvait en faire une réalité. Son babil innocent avait cessé depuis quelques heures ; ses accents enjoués, que je n'entendais jamais sans tressaillir de plaisir , avaient fait place à un silence extraordinaire. Je l'examinai avec attention. Ses joues me parurent pâles; ses yeux étaient cernés, ses lèvres sèches et flétries. Cette rose qui, quelques heures auparavant , était si fraîche , si droite sur sa tige , était maintenant penchée et décolorée. Mais , pendant la tempête 9 son lit avait été si souvent inondé par les vagues qu'il n'était pas étonnant qu'il souflrît quelque malaise. Je le fis coucher; le sommeil ne ferma pas ses yeux; son visage s'enflamma, son pouls devint dur et fréquent , et off^rit tous les symptômes d'une fièvre violente. Je ne réussis pas mieux à l'amuser qu'à l'endormir. Jl repoussait les ]ouels(\\\^ \^\\xvQ"&và&\'\\l^^W58«v-
•21 UÈMOmtS D'UN GREC.
tait pas les histoires par lesquelles je cherchais à le distraire , et cependant il ne Toulait pas que je le quittasse un moment , tenant toujours ma main entre les siennes; s'il repoussait ce qui lui était offert par d'autres que par moi , il prenait avec docilité tout ce que je lui présentais. Un délire effrayant , qui succéda à ces symptômes , sembla ne lui conserver de raison que pour reconnaître sou père et l'accabler de caresses , car il avait fini par payer ma tendresse du retour le plus sincère.
Si je ne me fusse pas livré à la joie quelques instants auparavant, j'aurais peut-être conçu moins d'alarmes; niaû, dans tout le cours de ma vie , un excès do bonheur avait toujours été suivi de quelque calamité imprévue. La crainte de quelque évé^ nement semblable glaça mon sang dans mes veines. Je ine sentis convaincu que je n'étais arrivé au faite de la félicité que pour en être précipité avec plus de violence dans l'abîme dud^espoir. J'éprouvai une telle impatience d'arriver à Triestepour y avoir le secours des meilleurs médecins , que , bien que le navire fendît les eaux avec la rapidité d'une flèche , je me figurais qu'il restait immobile sur les ondes. Combien cette Impatience n'augmenta- t-elle pas quand, le vent qui nous favorisait ayant cessé tout à coup, nous nous trouvâmes réellement dans un état d'immobilité parfaite.
J'aurais, je crois, perdu la raison, si elle ne m'eût été nécessaire pour veiller auprès de mon fils, dont la maladie semblait à chaque instant acquérir un nouveau degré d'intensité. Au feu trop brillant qui avait animé ses joues avait succédé une pâleur mortelle; ses yeux enfoncés étaient sans éclat; au milieu de son délire, je l'entendais répéter à voix basse les prières qu'on lui avait apprises et celle que j'y avais ajoutée pour sa mère. Dou^ blement désespéré de le voir dans cet état et de penser que j'en avais élé la cause, en le tirant d'un asile où rien ne lui manquait, je versais des torrents de larmes que je cherchais en vain à cacher. Cette vue semblait lui rendre un moment Fusage de ses sens; il pleurait à son tour, me demandait si je souffrais, regrettait d'être trop faible et trop jeune pour pouvoir me donner des soins, promettait de faire mieux quand il serait plus âgé et qu'il se porterait mieux, et retombait ensuite dans son premier délite. ^