CHAPITRE QUARANTE-SEPTIÈME
C'est aiQSi qae se passaient les heures et les jours, et le soleil, on se levant , nous retrouvait à la même place où il nous avait laissés la veille. Enfin, le soir du quatrième jour, tous les ma-^ rins, témoins de mes souffrances, et attachés eux-mêmes à mon fils, entrèrent dans ma chambre d*un air joyeux, et m'annoncèrent Tarrivée d'une brise favorable. Le mouvement du vais* seau me confirma cette heureuse nouvelle, et nous voguâmes rapidement vers le but de notre voyage. Chaque instant nous en approchait sensiblement. A peine eûmes-nous le temps de re« connaître Pola. Nous vîmes ensuite Fiume, et nous n'aperçûmes Capo-d'Islria que quelques minutes. Enfin Trieste s'offrit à nos yeux, et une demi-heure après nous entrâmes dans le port.
J'avais fait tous les préparatifis nécessaires pour le transport de mon petit malade. Enveloppé d'un grand châle et placé sur un oreiller, il fut descendu dans la barque où je le mis sur mes genoux , le protégeant autant que je le pouvais contre un vent piquant et une pluie froide.
Dès que j'eus le pied sur le rivage, je marchai à grands pas^ ou plutôt je courus pour porter mon fils chez un médecin. De quelle nouvelle angoisse mon cœur ne fui-il pas déchiré^ quand deux baïonnettes, se croisant tout à coup sur ma poitrine, me forcèrent, en dépit de mes prières et de mes ti*ansports de rage, d'attendre sur la jetée l'arrivée de l'officier de santé qui devait décider si nous serions astreints à une quarantaine ! Tout ce que je pus obtenir, ce fut qu'on envoyât chei lui un commissionnaire pour le presser de se rendre sur leport« Je m'assis, ayant toujours Alexis dans mes bras, sous un mau-* vais hangar, pour le mettre à l'abri de la pluie. Je ne saurais dire combien j'y restai de temps \ chaque minute me paraissait un siècle. Je maudissais la lenteur de l'insensible médecin; j'aurais couvert d'or le chemin qu'il avait à parcourir pour hâter son arrivée, et cependant un sombre pressentiment me disait fUks cosse qu'aucun secours humain né pouvait sauver mon malheureux enfant.
Je n'osais pas même lui donner un baiser. Il semblait jow d'un sommeil tranquille et paisible , et je craignais de troubler un repos sur lequel je fondais mes dernières espérances. Enfin je crus le voir sourire, et la joie cherchs^ ^ x^\i\x^ ^sK!d&\siS!i^
624 l^IÉMOIRES D'UN GREC.
cœar qoi y semblait fermé pour jamais. Mais, hélas I en Texaminant de plus près, je vis qae ce prétendu sourire n'était qu'une convulsion , et je sentis mon âme près de s'échapper avec la sienne.
Craignant qu'il ne fût mal à l'aise sur mes genoux, je le mis par terre sur mon manteau , et je m'agenouillai près de lui , la tête penchée sur son visage, et épiant le moindre changement dans ses traits. Au bout de quelques minutes, il entr'ouvritles yeux , me regarda comme s'il eût reconnu son père après une longue absence, et avança vers moi sa petite bouche comme s*il m'eût demandé un dernier gage d'affection. La tentation était irrésistible : je pressai doucement ses lèvres sur les miennes; je sentis un soupir s'échapper ; hélas I c'était le dernier : mon Alexis n'existait plus.; Euphrosyne était vengée, et Ânastase était dévoué au malheur qu'il avait si bien mérité.
Je ne versai pas une larme , je ne poussai pas un gémissement On venait de nous ordonner de nous rendre au lazaret; je couvris de mon manteau ce qui avait été mon unique trésor, et, portant dans mes bras ce fardeau sacré, je gagnai en silence le lieu qui devait être ma prison temporaire. Là, dans ma cellule solitaire, j'eus le temps de me livrer à mon désespoir, de méditer sur la grandeur de ma perte, de concevoir des regrets qui ne finiront qu'avec ma vie.
J'avais passé cinq jours et cinq nuits près du lit de mon fils, sans fermer l'œil ; la nature épuisée céda à la fatigue, et peutêtre à l'excès d'une douleur sans bornes, et me procura quelques instants de repos et de bonheur : un songe trompeur me fit voir mon Alexis brillant de grâces, de forces et de santé. Je m'éveillai en sursaut dans une extase de joie, je jetai les yeux autour de moi, et je vis Dieu tout-puissant!
Je m'abandonnai de nouveau au désespoir ; je serrai contre mon sein avec un transport frénétique le cadavre glacé de mon enfant; je jurai qu'aucune puissance humaine ne me forcerait à m'en séparer. Ce ne fut que par degrés que les prières et les soins de mes compagnons donnèrent à ma douleur une expression moins délirante.
Après plus d'une rechute, je me préparai à rendre les derniers devoirs aux restes d'Alexis, en homme, en père, en chré-