‹ AnastaseChapitre 373 sur 407 · CHAPITRE QUARANTE-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTE-SEPTIÈME

tien. Je vis creuser, dans Tenceinte même du lazaret, la fosse étroite qui allait renfermer tout mon bonheur et toutes mes espérances. Je baisai pour la dernière fois ces yeux qui ne pouvaient plus s'ouvrir pour moi, ces lèvres qui ne devaient plus répondre aux miennes; je permis que le froid linceul de la mort dérobât à mes yeux ces traits enfantins déjà déûgurés par le trépas, et je le portai moi-même à sa dernière demeure. Mais quand le prêtre eut terminé les prières, quand il fallut livrer au tombeau tout ce qui restait de ma courte félicité , un nouvel accès de frénésie me saisit ; je me précipitai sur le cercueil, et il fallut m'en arracher par violence. Et quand, au-dessus de cetteMbsse qui renfermait l'idole de mon cœur orgueilleux, je vis le terrain aplani de niveau comme tout autre terrain d'alentour : « Que vienne , » m'écriai-je , « ma dernière heure quand elle le voudra, je l'accueillerai comme l'avant-courrière qui m'annonce la fin de mes chagrins, comme un ami s'élan-* çant pour recevoir un ami qui revient au-devant de son ami malheureux pour lui ouvrir les bras au moment où tous les autres l'abandonnent. »

Le lazaret de Malte me sembla avoir été un paradis. Mon fils partageait ma réclusion, et jamais l'ennui n'appprochait de moi en sa présence. Privé de cette consolation, je trouvai celui de Trieste un véritable enfer ; mais je ne désirais pas en sortir, tous les lieux m'étaient indifférents; j'étais un être isolé sur la terre, le bonheur n'existait plus pour moi nulle part.

On ne nous retint pourtant pas long-temps au lazaret. Nous^ n'avions été assujettis à la quarantaine que par mesure de précaution, et, au bout de quelques jours, on nous rendit la liberté. J'allai encore une fois baigner de larmes amères le gazon qui couvrait la tombe de mon fils, et je sortis de cette enceinte en y laissant tout ce qui m'avait attaché à la vie.

Je me retrouvai parmi les hommes sans joie comme sans inquiétude. Le passé ne donnait plus de valeur à l'avenir ; le lien qui les joignait l'un à l'autre était rompu sans retour. L'Anastase d'aujourd'hui n'était plus l'Anastase de la veille. Le monde où je rentrais n'avait plus aucun intérêt pour moi, et la perspective qui s'ouvrait devant mes yeux était morne, solitaire et silencieuse. Le ciel vengeur m'avail ttv^pfc ^^ ^ Sssvi^^. \^^

•36 UÉMOIRES D'UN GREC.

qoelqae cAté qae je tooraasse les yeui, je n'apercevais rien qui pût me rendre Teiistence supportaUe, et j*aurais volontiers fait, de chaque pierre qoc je rencontrais sur mon chemio, le lit sur lequel j'aurais attendu ma dernière heure.

Ma seule distraction venait de la variété de mes souffrances, car celles de mon corps étaient presque égales à celles de mon âme. Je consultai sur ma santé de savants médecins, moins par désir ou par espoir de guérir que pour me débarrasser des conseils d'une foule de gens officieux qui m^en offraient à chaque instant. Les memtires de la faculté parurent croire que la fatigue que j'avais éprouvée pendant la tempête de Mélada , les soins constants que j'avais donnés à mon Gis pendant sa ouriadie, et surtout la violence du chagrin que sa perte m'avait occasionné, pouvaient avoir aggravé les symptômes de mon mal % mais tous convinrent qu'il faiblit en chercher la cause première dans l'accident qui m'était arrivé à Aleiandrie, et que la lésion des par^ ties organiques internes, que les uns faisaient porter sur le foie, les autres sur la rate ou les poumons, ne me permettait pas d'espérer une bien longue carrière.

Que m'importait ce proiiosticT Si mon Alexis eût vécu, j'aurais pu craindre de le laisser seul, sans protecteur, dans m âge si tendre, sur une terre étrangère, exposé aux embûches du crime, aux pièges de la cupidité. Celte inquiétude aurait rendu la dernière heure de ma vie la plus péoible de mon existence; mais toutes ces craintes ne pouvaient plus m'agiter. Mon fils avait quitté celle terre misérable avant que le moindre aHiige de vice eût pu souiller la pureté de son âme. ëon bonheur éternel était scellé sans retour. Il goûtait dans le sein du Créateur la félicité promise aux justes. Mes regrets n'étaient que de l'égoîsme, de l'égoîsme inspiré par mes souffrances.

Ces souffrances qui n'éiaieiH que trop méritées devenaient pourtant moins aiguës quand je réfléchissais que leur dorée ne pouvait être bien longue. Mon exil sur la terre devait être considérablemeot abrégé. Mais poovais-je espérer de rejoindre ce fils chéri dans le séjour de paix et de bonheur qu'il habitait? La justice céleste se contenterait-elle de Ja punition sévère qu'elle m'avait infligée en ce monde, sans y ajouter des tourments sans fin dans l'autre? ^ 'osais quelquefois espérer que le

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cid, en fovéar de mon repentir sincère et de Téprenve eriielle à laquelle il m'avait condamné, me ferait giâce d'une partie du châtiment que j'avais justement encouru, et que le dernier moment de mon séjour parmi les mortels, moment qui aurait été si douloureux s'il eût fallu me séparer d'un ûls bien-aimé, serait celui qui commencerait mon bonbcuri en me réunissant à lui pour l'éternité.

Cependant, étranger dans le lieu où la destinée m'avait ame^ né, et ne faisant point partie de ces enfants privilégiés du monde qui ont le droit de satisfaire tous leurs désirs, môme celui de se repaître de leurs chagrins, je sentis qu'il fallait que je fisse des efforts pour sortir de mon état d'anéantissement, si je ne voulais, comme un faible roseau, être brisé et jeté sur un fumier. Qu'est la vie après tout? une ariette de bravoure, telle que j'en ai entendu à Naples. On la chante souvent, le cœur percé des traits du chagrin ; mais, une fois qu'on l'a commen-^ cée, il faut, tant bien que mal, qu'on la finisse. En consé-^ quence, quoique mort pour jamais ad plaisir, je résolus d'em-^ ployer tout ce qui me restait de force d'esprit pour rentrer dans le commerce de la vie sociale, d'ensevelir dans le fond de mon cœur ces chagrins dévorants que personne ne pouvait ni adoucir ni partager, et de conformer, au moins en public mes regards » mes discours et ma conduite aux usages du reste des hommes.

Mon premier soin fut de m'informer de la demeure du parent dont l'invitation m'avait attire à Trieste, mais dont j'avais to*talement oublié l'existence dans le premier paroxysme de ma douleur. Je fus même surpris, lorsque son souvenir se présenta enfin à mon esprit, qu'il ne m'eût pas cherché lui-même pour me consoler dans mon affliction, car elle avait fait quelque bruit dans Trieste; mais, hélas 1 depuis qu'il avait écrit à Caridi, il avait aussi payé sa dette à la nature, ce qui me priva de la sa^ tisfaction que j'aurais eue i acquitter celle de la reconnaissance. Je dis de la reconnaissance ; car, ayant reçu de son correspond dant de Gonstantinople la lettre qui lui apprenait que j'irais le joindre incessamment , il m'avait laissé une preuve de bienveillance et de libéralité , en me faisant un legs considérable par son testament* Ce legs fut acq\\\\,\j^ V VV&«UKQX\:k^\^>&'^WùA:<^

6U HÉMOIRES D*Vfi GREC.

maiy et je %ïs ainsi doobler ma fortane aa moment où elle n'ayait plas de prix à mes yeux.

Trieste, où je devais fixer ma résidence, était deTenue, depuis la perte que j'avais faite , le lieu le moins propre à m'offrir un asile qui me convint. Non-seulement les habitants affairés d*nne ville de commerce n'avaient pas le loisir de m'accorder leur compassion , mais les objets inanimés que je voyais dans son en* ceinte, ceux que je trouvais dans ses environs, n'étaient plus en harmonie avec les dispositions de mon âme. Ces rochers, dont l'aspect aurait parfaitement convenu à mes sombres pensées, s'ils fussent restés dans leur état d'aspérité sauvage, avaient été fendus, coupés, taillés par les mains de l'art pour en former des quais couverts d'une immense population exclusivement occupée de spéculations commerciales. Ces forêts qui , abandonnées au silence et à la solitude, auraient été si favorables à mes réflexions mélancoliques, étaient transformées en chantiers bruyants, où des millions d'ouvriers préparaient le bois nécessaire pour la construction des navires. L'or était ia seule substance qu'oif adorât sur cet autel de Mammon, dans son état et sous sa forme primitive ; mais l'or était précisément, de toutes les productions de la nature, celle qui avait alors le moins d'attraits pour moi ; nul procédé chimique ne pouvait lui donner une forme capable de me distraire de mes chagrins. Je résolus donc, puisque je devais passer quelque temps dans cette vallée de larmes, de fixer mon domicile dans une de ces grandes villes, où la multitude même des habitants fait qu'on peut jouir des privilèges de la solitude, et ce fut à Vienne que je résolus de m'établir. Là, je voulais essayer de goûter le misérable bonheur qu'on peut espérer en oubliant une félicité passée.

Mais il fallait quitter la place où mou Alexis dormait du sommeil éternel , renoncer à la consolation que je trouvais à me promener tous les jours sur le quai qui fait face au lazaret, sur le port où j'avais débarqué avec mon fils, sur la jetée où j'avais reçu son dernier baiser : chaque jour je me promettais de partir le lendemain, et jamais je n'avais la force d'exécuter ce projet. Les approches de la mauvaise saison m'y décidèrent enfin ; je voulus m'assurer un quartier d'hiver avant la fin de l'automne, et je fis mes adieux à Trieste peu de jours après le mémorable

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