CHAPITRE QUARANTE.SEPTIÈWE
traité de Gampo-Formio, qui rempb't cette ville de joie en assu^ rant Fanéantissement de Venise.
Mes mémoires une fois payés, mes passe-ports signés, mes chevaux de poste commandés, n'ayant plus rien qui me retint dans ces lieux que j'allais quilter, je sortis pour faire une der« nière promenade sur mon quai de prédilection.
Le soleil venait de se plonger dans les flots empourprés de TAdriatique, et moi je me livrais à mon rêve favori. Je me disais que peut-être cet astre glorieux, qui non-seulement nourrit de ses émanations incessantes les planètes inférieures dont il est entouré, mais qui, par sa situation centrale, est exempt de toutes les vicissitudes auxquelles elles sont soumises, était peut-être la première sphère qu'allaient habiter les bienheureux après leur départ des autres planètes, et que dans son sein lumineux reposait mon Alexis, quand tout à coup je fus arraché à mes rêveries par l'approche de deux étrangers. Ils venaient de sortir de quarantaine et se dirigeaient vers la ville, et par conséquent vers moi. Ils portaient le costume grec^ Quelque fréquent qu'il soit de voir un tel costume à Trieste, cependant mon attention s'y arrêta, surtout au moment où, près de mon départ, j'allais cesser de le voir. Des deux étrangers le plus petit attira surtout mon attention. A mesure qu'il s'approchait, une foule
d'images confuses venait assaillir mon esprit. Je crus voir
mais cela me semblait tout à fait improbable, et cependapt, à chaque pas qui le rapprochait de moi, l'impression, loin de diminuer, acquérait de plus en plus de force, et fmit par opérer toute la conviction de la certitude. La personne que je voyais devait être, était assurément Spiridion ! Malgré son teint plus brun et ses formes plus musculeuses, je ne pouvais douter que j'avais sous mes yeux le tendre ami de ma première jeunesse. Quant à lui , tout occupé à contempler les lieux où il venait d'aborder, il aurait passé devant moi sans m'apercevoir, si je ne me fusse arrêté tout droit devant lui, pour lui donner le loisir de passer silencieusement toute ma personne en revue, avant que je m'aventurasse à saluer un ami dont j'étais depuis si long-temps séparé.
Me voyant ainsi tout rapproché de lui, il m'examina à son tour, d'abord avec une certaine siirprisft A^ ^nwc ixm^-^Rsèssfe.
630 MÉMOIRES DTH GREC.
par un homme en costame franc , puis, par degrés, avec an regard plus fixe, comme s'il se fût senti sous Tempire d'une illusion qu'il cbercbalt à déguiser. Il considérait tour à tour mes traits qui lui rappelaient un ancien ami, et mon costume qui annonçait quelqu'un tout à fait étranger.
Je ne pus attendre plus long-temps : « Suis>je donc si changé, m'écrials-je , que même Spiridion ne puisse reconnattre son (je voulais ajouter cher) Anastase? •
Ma voix n'avait pas changé comme ma personne. Â ces sons autrefois si connus, le fils de Mavrocordatos sembla saisi d'un frémissement soudain. Il s'arrêla de nouveau , mais cette fois, émerveillé, confondu: « Est- ce bien réellement, s'écria-t-il enfin, Anastase que je contemple ? »
Un sentiment de méfiance , nourri en moi par de longues infortunes, m'avait seul empêché, du moment même où j'avais reconnu mon ami , de le serrer dans mes bras. Si j'eusse pu penser que, sans être arrêté par le même sentiment, il eût hésité à me presser sur son seip, rien n'eût pu me décider à me faire connaître à lui. Je l'aurais laissé passer saus l'arrêter, et jamais, non jamais, je ne me serais, de mon propre consente* ment, trouvé sur son chemin. La froideur de son accueil me glaça jusqu'au fond du cœur et paralysa ma langue. Spiridion me vit confondu , et, à ce qu'il me sembla , il jouit de cette idée; car, sans dire un seul mot pour me tirer de OKm em« barras, il attendit dans un silence solennel mes lentes et tremblantes paroles. Ses regards semblaient dire : « Chacun à son tour ; c'est à vous de parler le premier. • Et cependant aucun calcul froid et égoïste ne pouvait avoir eu accès dans ce cœur si bon, dans ce cœur aussi bienfaisant que la chaleur du soleil. Mais il avait été témoin de mes erreurs, et il n'était pas instruit de mon repentir.
C'est ce que je ne m'avouai pas sur-le-cliamp comme j'aurais dû le faire, a Spiridion , » m'écriai-je, aussitôt que je pus parler, « votre coup d'œil investigateur n'a pas besoin de me faire sentir ce que je sais déjà trop bien. Je ne suis plus l'homme qui regardait avec défiance toute la terre et le ciel même; la maladie et le chagrin m'ont abattu h terre. » Et , à ces mots, accablé par la puissance de mes souvenir», je fondis en larmes.