CHAPITRE QUÀBANTE^HUITIÈME
(|*eQort9 pour m'arracher à cet accablant fardeau , plus |ç fantôme s'acharnait sur sa proie; enfin, fixant tout à coup le$ yeuK sur lui, je ne reconnus plus un ange; ce n*élait plus Ëupbrosyne, c*était un démon, c'était Tinfernale Sophie. Se» yeux lançaient sur moi des éclairs de fureur, et mon cœur nq pouvait suffire aux transports de ma rage. Nous déchirant mutuellemeni de nos ongles , chacun de nous ne semblait songer qu'à arracher le cœur de l'autre ; c'étaient le lion et le serpent luttant ensemble. Enfin la terre s'entr'ouvrit sous nous, nous fûmes précipités dans l'immensité du vide, sans cesser un ins^ tant ce combat sanglant; et, la rapidité de cette chute imagi^ paire m'ayant éveillé, je me trouvai par terre, bien loin de mon lit, épuisé parles efforts que j'avais faits en rêvant, et vomissant le sang à grands flots.
Je fus quelque temps à me persuader que je n'avais fait qu'un rêve , et je n'eu demeurai bien convaincu qu'en entendant le son du cor qui annonçait que le postillon était prêt à partir. Quelque faible que je me sentisse , je crus ne pouvoir m'éloigner trop promptemcnt du théâtre de cette vision terrible ; et , quoique l'hôte m'avertît que le voisinage était in* festé par des brigands , je ne voulus point attendre le lever de l'aurore pour continuer ma route.
Je voyageai, sans m'arréter, pendant trois jours et trois nuits* Je sentais le besoin du repos ; mais il me semblait que l'agitation du corps pouvait seule calmer celle de mon âme, et qu'une impulsion mystérieuse me poussait toujours en avant.
Le soleil allait se lever pour la quatrième fois, quand une circonstance assez singulière donna à mes idées une nouvelle direction. Due montée assez rapide dans les montagnes de la Carinthie m'avait fait descendre de voiture , tant pour soulager les chevaux que pour rendre la circulation à mon sang engourdi par le froid du matin. Je traversais une forêt de sapins dont l'obscurité, qui régnait encore, permettait à peine dedis« tinguer les bords, et dont le centre était couvert de ténèbies impénétrables. La sombre verdure des arbres entre lesquels je marchais semblait porter le deuil de la nature; un vent piquant qui agitait leurs feuilles produisait un bruit qu'on aurait pris ppur des soupirs arrachés à la douleur; çt uu 1qvv^w\.> ^^^x^^-
cipiunt de rocher en rocher, tombait en mugissant dans un abtme.
Tout à coup j*entendis ou du moins je crus entendre un profond gémissement. Je m'arrêtai sur-le-champ, je tournai la tête vers le lieu d*où ce bruit avait semblé venir; j'écoutai avecattenlion, et j'entendis, à environ trente pas dans la forêt, une voix sépulcrale prononcer lentement : « Marche, Anastase, marche; tu n*as plus long-temps à marcher I » %
Mon sang se glaça dans mes veines ; un sentiment de terreur que je n'avais jamais connu s'empara de toutes mes facultés ; je sentis un frémissement intérieur , mais je voulus montrer du courage. Je m'élançai dans le bois avec la vitesse d'un aigle, je n'y trouvai aucune trace d'homme : j'appelai à grands cris, personne ne me répondit : je poussai un éclat de rire sardonique. Cette feinte gaieté ne fut partagée par personne, et mon sourire forcé mourut à l'instant sur mes lèvres.
Mais, soit que mes oreilles eussent réellement entendu ces paroles prophétiques, soit que ce ne fût que l'effet d'une imagination exaltée, d'un cerveau en délire, je m'en inquiétai peu ; je n'avais pas besoin d'un avis surnaturel pour savoir que mon séjour ici-bas ne pouvait se prolonger long-temps, et que je n'étais qu'une ombre dont la présence parmi les vivants était tolérée jusqu'au moment qui devait la précipiter dans les abîmes de l'éternité. Jamais ma santé ne s'était rétablie depuis l'accident qui m'était arrivé à Alexandrie; et depuis le rêve terrible delà nuit qui avait suivi mon départ de Trieste, mes souffrances avaient redoublé n rapidement d'intensité que je pouvais, d'après leur accroissement progressif, calculer l'instant où le sable qui mesurait mon existence devait laisser échapper ses derniers grains.
Et je puis assurer que le peu de [durée accordée à ma vie ne m'inspirait aucun regret. Lorsque je jouissais encore de toute ma vigueur physique et morale , j'avais bien souvent de-^ mandé au ciel qu'il me retirât du monde avant que la vieillesse me fît sentir sa présence importune : je m'étais efforcé d'accumuler, dans le court espace de mon existence, assez d'événements pour que le souvenir pût faire paraître ma carrière ni us longue que de nombreuses années passées dans le sein de