CHAPITRE QUATRIÈME
que c'était là la demeure du seigneur Mavroyeni. Je voulus d'abord me persuader que mes compagnons plaisantaient; mais il fallut bien me résoudre à croire qu'ils disaient la vérité, et j'y entrai le cœur abattu de consternation. De nouveaux motifs de surprise m'y attendaient. Cette misérable couleur brune , cette apparence extérieure de dégradation , déguisement qqe portent sans exception tous les palais du Fanar , cachaient des appartements meublés avec tout l'éclat de la magnificence orientale. Des tapis de Perse couvraient tous les parquets; des velours de Gênes décoraient les murailles ; des treillis dorés ornaient les plafonds; et les parfums les plus précieux brûlaient dans des vases d'argent; enfin, je vis que cette humilité extérieure était un hommage que les Grecs avaient l'adresse de rendre au fanatisme de la populace turque, qui ne peut souffrir dans les chrétiens tout ce qui sent le luxe et l'ostentation. Il en était de leurs personnes comme de leurs habitations. Chez eux, ils étaient couverts de riches fourrures , de châles précieux , de joyaux et de bijoux de toute espèce ; et, quand ils sortaient, ils portaient des vêtements d'étoffes grossières, de couleur sombre , et qui souvent montraient la corde.
Mon arrivée dans la capitale fut suivie presque immédiatement de ma promotion du grade de cafedgi à des fonctions plus éminentes. Soit que le drogman du capitan-pacha trouvât peu convenable qu'un rejeton d'un corps dont il jfaisait partie 9 le fils d'un drogman , remplit chez lui des fonctions serviles ; soit qu'il crût qu'un taouchan, c'est-à-dire un insulaire grec, comme il l'était lui-même , sans liaison avec personne , et dépendant entièrement de lui , méritait presque autant de con- Gancc qu'un mameluck * ; soit enfin qu'il eût reconnu que mes talents et mon intelligence pouvaient être occupés d'une manière plus utile qu'à lui présenter une tasse de café; à peine étions-nous installés chez lui qu'il me conféra l'emploi, je pourrais dire la dignité , de le soulager dans quelques-uns des détails les moins importants de ses fonctions, qui consistaient à se rendre tous les jours à l'arsenal , à présenter au grand amiral les Grecs et les étrangers, et à interpréter leurs pétitions; car,*
1. Nooi que les maliomcOns donncnl aux esclaves blancs qu'ils Jesliucul * remplir auprès d'eux tles emplois importanis et de conHance.
50 MÉMOIRES DXN GREC.
dans le style de la diplomatie turque , un ambassadeur chréUen demandant une audience était désigné comme un suppliant présentant une humble requête.
Tandis que Mavroyeni était à son poste dans l'appartement du pacha , j'étais installé dans une petite chambre qui en était voisine, où j'avais à entendre et à comprendre, si je le pouvais, les longues histoires des pétitionnaires et les contestations sans fin des plaideurs ; mais , que je les comprisse ou non , il fallait toujours que j'en fisse un extrait ; et plus ce sommaire était court, plus mon travail était goûté. Ce fut là que j'appris cet art de généraliser si estimé, dit -on, parmi les philosophes francs *•
Sans doute, si j'avais eu la liberté du choix, j'aurais préféré le sabre à la plume. Mais les fonctions militaires n'étaient pas à la disposition du drogman , et certains accessoires attachésà mes fonc-* tions de scribe me dédommagèrent de l'ennui qu'elles m'inspiraient. On reconnut bientôt que rien ne m'aidait si eflScacement à bien comprendre et à bien expliquer une affaire que quelques sequins glissés par distraction entre les feuilles d'un monceau de papiers qui était toujours devant moi ; et , à cet égard , la différence entre mon maître et son substitut, c'est qu'il recevait des bourses ^ et que je me contentais de pièces d'or.
En dépit de cet avantage, cette place sédentaire ne pouvait être que fort triste pour un jeune homme qui n'estimait l'arg nt que comme un moyen de se procurer des plaisirs ; et , dès que Mavroyeni disparaissait, je ne manquais pas de lever aussi séance. Quand je savais qu'il était employé par le pacha à quelqu'expédition de longue haleine, je courris dans les tchartchis et les bezestius ' acheter quelques-uns des objets précieux qui y sont mis en vente et dépenser ainsi l'argent que je venais de gagner, ou je cherchais à me procurer de nouvelles
1. Nom qu'on ilontic çénénilement en Turquie à tous les Européens non i-nyas, c'est-à-dire cunsiilércs coiuroe élran<rers dans le pays; l'Occident s'appelle Fruiikislan ou le pays des Francs, et ridioine corrompu, compose de divers autres idiomes, et parlé sur les c6ies uialionidlaRes de la Méditerranée, est connu sous le nom de langue franque, Ungtia franca. B*
2. La bourse ou fioungi vaut 500 piastres, la piastre 40 paras, et le para 3 aspres. B.
3. Marchés couverts ob n'habitent pas les marchands, mais dan^ lesquels ils conservent et vendent toutes sortes de marchandises.