CHAPITRE QUATRIÈME
pratiques en allant dans les cafés et les tavernes vanter le crédit dont je jouissais près du drogman. Quand , au contraire , je prévoyais que mon mattre rentrerait chez lui de bonne heure, je me bornais à faire un tour dans Farsenal.
Je me souviens que, dans une de ces courses, on me Gt voir deux tableaux qu*on regardait comme des chefs-d'œuvre de peinture , et que le drogman présenta ensuite au pacha. C'était la représentation de deux des exploits les plus mémorables d'Hassan, la surprise des Russes à Lemnos, et le bombardement de Daher à Acre. Tout y était peint avec la plus grande exactitude , les vaisseaux , les batteries, les boulets fendant les airs, les bombes tombant sur les maisons. Une seule chose y manquait, une bagatelle : les combattants ! l'artiste les avait omis par égard pour les préjugés des Turcs ^ a Mais , bien loin que cette cir* constance en diminue la valeur, » dis je h l'officier turc qui me servait de cicérone, « c'est la chose la plus judicieuse que j'aie jamais vue. Le grand point dans les ouvrages de l'art , comme dans ceux de l'esprit, est de faire ressortir les principaux traits, tout ce qui est essentiel à l'action, et d'écarter les accessoires auxquels l'imagination supplée. Or à quoi doit -on les effets peints dans ces tableaux? est-ce aux hommes? non; c'est aux boulets, aux bombes, à la mitraille. » Cette remarque fit tant de plaisir à l'officier que, dans son enthousiasme, il me balaya la figure avec ses larges moustaches , en jurant que j'étais le seul Grec de bon sens qu'il eût jamais rencontré. Il aurait pu , s'il l'eût connu , placer bien au-dessus de moi encore un de mes compatriotes grecs. Un matin, j'avais trouvé ce digne amateur dans une colère effroyable contre un artiste de Péra, un certain Franc, qui avait eu l'impertinence de peindre une Madone avec une telle puissance d'ombre et de lumière qu'elle semblait en effet sortir de la toile. Mon compatriote jurait ses grands dieux que c'était là une œuvre scandaleuse , que c'était comme vouloir présenter une image au miroir ; et le pauvre artiste , au lieu d'obtenir l'éloge de son talent, ne put pas même obtenir le payement de sou travail.
1. Les Turcs ne tolèrent pas la rcpréscniaiion tles créaltires liiimaincs; \U croient que ces êtres peiiils sur la toile viendront, aprrs la mort «le l'ariiisic qui les a créés, lui «Icmanrlfr une âme.
J'avais passé plusieurs semaines à Constantinoplë , et je n'avais pas encore vu l'épouse du drogaian. (je n'était pas que; comme les femmes turques , elle vécût enfermée dans un harem * ; au contraire , pour jouir de plus de liberté , elle préférait passer l'automne à sa campagne sur le Bosphore. Une après midi, Mavroyenl m'emmena dans son caïque à ïhérapia ^, et me présenta à sa moitié. Elle promenait en ce moment sou embonpoint sur le quai. Elle était somptueusement parée, et, si elle n'eût été un peu plus large que haute, elle aurait eu un air de dignité peu commun. Une demi-douzaine de suivantes étaient occupées à soutenir son auguste personne. L'une marchait en avant, en agitant un éventail de plumes de paon pour écarter les mouches de sa figure luisante comme un tableau bien verni, et une autre portait la queue de sa robe pour l'empêcher de traîner dans la poussière.
Ma mauvaise étoile voulut qu'un fâcheux accident arrivât au moment où tout avait été le mieux disposé par elle pour *rapper ""un nouveau venu de respect et d'admiration. Sur la surface de la mer, aussi loin que la vue pouvait atteindre, on aperçut un point noir qui semblait doué de mouvement. Il s'avançait rapidement, et prenait à chaque instant un nouvel accroissement. Tous les veux étaient fixés sur ce monstre ; on le vit enfin distinctement. Quelle consternation ! ce n'était pas tout à fait un dragon marin sortant du sein des eaux pour dévorer notre princesse comme une autre Andromède et pour me fournir l'occasion de lui donner une preuve de ma bravoure en nouveau Persée ; mais c'était quelque chose d'aussi terrible, d'aussi redoutable , d'aussi hideux , et de beaucoup moins glorieux ; ce n'était rien moins que le bostangi-bachi * dans sa barque de police, venant pour couper les queues des princesses grecques qui excédaient la longueur prescrite par les lois somptuaires de Turquie. A cette vue effrayante , les bras des six suivantes tombèrent; la queue de leur maîtresse tomba en même temps;
1. Le harem est proprement rappartement des femmes. Le nom de sérail se douue à la totalité du palais.
2. Village sur le Bosphore, où les Grecs riches ont leurs maisons de campagne.
3. Gmnd'OfBcier chargé de la surveillance des domaines du sultan et de la police du Golfe autour de ConslauiinopW .