‹ AnastaseChapitre 41 sur 407 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

et celle-ci , qui paraissait à peine pouvoir se soutenir Tinstant d'auparavant , recouvrant tout à coup l*usage de ses jambes et balayant la poussière de son hermine blanche comme Ja neige, s'enfuit avec la rapidité d'une alouette poursuivie par un milan, et De s'arrêta que lorsqu'elle fut en sûreté chez elle.

Chacun la suivit de plus ou moins près ; et , quand on fut renU'é dans la maison , on rejeta la cause de cette retraite précipitée sur l'état de l'atmosphère. Comme j'en ignorais encore le véritable motif, j'eus la simphcité de lever les yeux vers le ciel, pour voir s'il offrait quelque apparence de mauvais temps ; mais je ne vis d'autre nuage que celui qui se formait sur le front de la dame , et qui annonçait une tempête aussi violente qu'aacune de celles que le mois de mars voit éclater sur le Bosphore.

Dans la prétendue incertitude du temps, la compagnie n*a- Tait rien de mieux à faire que de se réunir autour du tendeur *. Ce meuble, placé à un angle du sofa et couvert d'un tapis brodé, tient le milieu entre une table et un lit, sert en, Orient de refuge contre les rigueurs du froid. Chacun , étendant ses jambes par dessous , les approche du brasier de chai bon enflammé qui y est placé , relève sur ses épaules les bords garnis de franges du tapis , de sorte que la têle et la coiffure restent seules en évidence , et se tient ainsi à se cuire à petit feu toute la soirée. Comme les autres, je m'enfonçai sous la couverture.

C'était la première fois que je me trouvais admis à une con- Tersation de personnes de qualité , et je dois , par principe de justice, reconnaître qu'elle ne le cédait en rien à celles des gens d'une condition inférieure. Dans l'espace d'une heure ou deux j'eutendis une quantité fort raisonnable de médisances. Aucun éfénement récent ne s'était passé dans l'église ou dans l'état , dans l'armée ou dans la marine , dans les conseils ou dans les chambres à coucher, depuis le Bab-Humayoun ^ jusqu'aux escaliers dérobés , qu'il ne fût convenablement rapporté , com-

1. Espèce de table carrée, coiiverlc d'une riche courlqiointe , sous la- «juclle esi plac«? un brasier de charbon. On en trouve dans toutes le» maisons •ie» riches grecs ; et, lorsque le temps est froid, ou se ressere tout autour |»ur se rcchau/fer.

1 >'om de la porte principale ^n paJais du sultan à Coii8laniinop\c .

â4 MÉMOIRES D*UN 6RE0.

monté , brodé et disséqué. J'appris en même temps quel avait été le crime du dernier vizir décapité, et quelle était 1^ longueur exacte du dernier feredjé * qui avait été raccourci ; comment le grand IVlorousi gouvernait sa principauté, et comment le petit Manolacki ^ conduisait ses amours; comment le patriarche avait eu une querelle avec les archontes ^ ; comment le spathar ^ avait battu sa femme; comment Téglise rachetait ses revenus, et comment le pcchmalik ^ des sultanes était engagé. Un homme placé à ma droite assura si positivement que la conférence entre un certain ambassadeur et le reis-effendi ^ produirait upe nouvelle guerre, et une dame à ma gauche parut si certaine qu'un rendez- vous qui avait eu lieu entre un archimandrite ' et sa fille spirituelle serait suivi d'un nouveau baptême, que je ne doutai plus que la vapeur du brasier autour duquel nous étions rangés n'eût la même vertu que celle qui inspirait la pythonisse à Delphes. En allant me coucher, je me serais attendu à ce que cette vapeur du brasier agît sur moi d'une manière surprenante ; mais , à mon grand regret , elle n'amena qu'un songe bizarre , dans lequel il me semblait voir le sultan pilant le grand mufti dans un mortier ^ pendant que le pape placé tout à côté le regardait faire et criait bravo ! Dans mon rêve, je me mis aussi à répéter bravo de toutes mes forces; et le son de ma voix me réveilla justement à temps pour me relever et retourner à Constantinople avec mon maître.

« Eh bien , Anastase , » me demanda le drogman pendant que notre caïque fendait le Bosphore pour nous reconduire dans la capitale, « comment trouvez-vous notre vie de Censtantino[)le7 »

1. Vêlement de dessus que porienl les femmes grecques et turques de Constantinople quand elles sortent.

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