‹ AnastaseChapitre 45 sur 407 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

et celJes qui m'y prenaient ne m*y conservaient pas long-temps. Ma faveur était précaire, et, petit tyran en amour, je traitais cette tendre passion tout à fait à la turque.

Cependant je n'étais ni distingué ni même remarqué par la fière Théophanie. Jamais ses regards orgueilleux ne desccn daient jusqu'à moi , même par hasard ; elle semblait ignorer qu'un être aussi insignlGant existât , qu'il respirât le même air que ses nobles poumons. Quand nous étions dans la même société, si je me trouvais sur soa chemin, sa main m*écartatt comme elle eût éloigné une chaise, une table ou tout autre meuble , et ses regards se dirigeaient d'un autre côté. £n vain je cherchais à obtenir ses bonnes grâces, je n'obtenais pas même ses sarcasmes. Elle en était pourtant si prodigue que les Fanariotes les plus distingués n'approchaient d'elle qu'avec crainie et tremblement; et, dès qu'ils avaient rempli les devoirs indispensables de la civilité, ils s'en éloignaient au plus vite, de peur d'être comme les bourdons dans une ruche, et de sentir l'aiguillon de cette reipe intraitable.

Sans m'eflrayer de ces difficultés , je jurai de les surmonter* et tous les ressorts de mon génie furent tendus pour exciter sonr attention. Au bout d'un certain temps, elle, qui aurait cru dis^ honorer ses lèvres en prononçant mon nom , commença à me prendre pour l'objet de ses satires : « Théophanie, » m'écriai-je alors, mais pourtant pas encore assez haut pour en être entendu, « je triomphe; et ce n'est que pour avoir le plaisir de parler de moi que vous me poursuivez de vos sarcasmes. »

Si les peines que je pris furent récompensées par le succès , ce dont ma discrétion ne me permet pas de me vanter , au moins ma jouissance ne fut pas très -paisible» L'Ëuxin ne passe pas plus rapidement de la tranquillité à la tempête que ma maîtresse ne passait de la sérénité à la colère. Un moment, oubliant son rang et son orgueil, elle pressait mes genoux en extase, et, se jetant à mes pieds, se faisait gloire de son humiliation ; l'instant d'après, écumant de rage, elle m'accablait d'invectives, se demandait ce qu'elle pouvait trouver d'aimable en moi , et m'ordonnait de lui avouer par quel talisman je lui avais inspiré la passion qu'elle éprouvait; enfin, par un dernier changement, elle versait un torrent de larmes, et me conjurait,

ea MÉMOIRES D'UN GREC.

par tout ce qu'il y avait de plus sacré, d'avoir pitié de ses tourmeuts si je ne pouvais répondre à son amour , et de chercher du moins h rompre le charme dont elle était victime en me rendant le plus haïssable possible.

Gomment pouvais-je m'y prendre mieux que je ne le faisais pour y parvenir ? Le seul soin qu'elle me vit jamais prendre était de m'occuper de mes moustaches , à la croissance et à la discipline desquelles je veillais avec toute la sollicitude du père le plus tendre. La seule chose qu'elle m'entendît jamais vanter, c'était la réunion des qualités qui lui étaient le plus étrangères , la douceur , la patience , la modestie. Je lui avouais franchement la préférence que je donnais à d'autres. Je lui faisais le dénombrement des consolations que je trouvais ailleurs quand il lui arrivait de me bannir de sa présence. Dans mon exaltation vulgaire (car que pouvais-je faire qui fût plus vulgaire?) , je traitais avec la familiarité d'un saltimbanque une femme habituée à toute la déférence qu'on a pour une reine ; et , à tous ceux qui avaient eu à souffrir de son insolence , je me vantais de me faire leur vengeur. Cependant, en dépit de ma conduite, sa tendresse ne diminua point ; elle n'en devint que plus notoire, et fournil ainsi au malin public un plus beau champ pour la médisance. Pendant la messe , les yeux de tous les assistants se portaient alternativement de la galerie grillée supérieure, où Théophanie était assise à côté des autres femmes S à la partie de la nef qui s'étend au-dessous, et où , d'après ses ordres , je venais prendre place, afin de lui donner le plaisir de me voir pendant le service divin et pendant qu'elle ferait ses prières.

Qu'un homme ne prenne jamais une femme pour confident, à moins qu'elle ne soit dans l'impossibilité absolue de devenir jamais sa maîtresse, c'est-à-dire sa sœur, sa mère, peut-être sa tante. Si elle n'est pas lice avec lui par quelqu'un de ces de grés de parenté, fût-elle vieille, laide ou infirme, elle finira par se trouver déçue et prendre de l'humeur, et finira par accuser son ami confiant pour avoir eu trop ou trop peu de réserve avec elle.

Une femme de moyen âge, d'un air calme et tranquille, une

1. Dans les églises grecques, les femmes onl leur pbce séparée des hommes ''ans une galerie grillée nu-dessus de la porte d'enirce. B.

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