‹ AnastaseChapitre 56 sur 407 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

il y manquait quelque chose. Ne pouvant exercer sa cruauté que sar des mortels , il était obligé de calculer le degré de souffrance que le corps humain peut supporter, et de proportionner les tortures à la force de chacune de ses victimes, de penr que la mort ne vînt les soustraire trop tôt à sa tyrannie ; il o'était pas encore reçu parmi les démons ses frères, dans ce séjour bienheureux où les souffrances ne peuvent donner le trépas, et où elles peuvent par conséquent être variées sans fin.

Je vis à Finstant même de mon arrivée une preuve lamentable de cette vérité. Un banquier arménien, soupçonné d'avoir soustrait au sultan, seul héritier de tous ses oflSciers, un dépôt qu'on prétendait lui avoir été. fait par un pacha décédé depuis peu , venait d*être livré entre les mains d'Âchmet. Le monstre espérait jouir long-temps du plaisir de le tourmenter ; mais le banquier, probablement par malice, expira dès la première fois qu'il le fit mettre à la torture.

Deux jours après, toute perspective de bonheur en ce monde fut sur le point de s'évanouir pour Âchmet. Quelques malheureux, poussés au désespoir par sa cruauté, avaient juré sa mort Leurs mains liées derrière leur dos ne pouvaient leur être d'aucun usage pour exécuter ce projet; ils résolurent donc de l'étouffer sous le poids de leur corps. Tous tombèrent en même temps sur leur bourreau, ou sur ceux de leurs compagnons qui le pressaient déjà , dans l'espoir de l'ensevelir sous ce tombeau vivant; mais l'étoile d'Achmot l'emporta. Des soldats arrivèrent à son secours à l'instant où II était sur le point d'être suffoqué. Il fit payer bien cher aux infortunés conspirateurs leur téméraire entreprise ; ils périrent dans des supplices a&eux. Je frémis encore en songeant à cette scène, et je crois eocore entendre retentir à mon oreille les cris douloureux des Tictimes.

On rencontre dans le monde des gens qu'on peut être sûr fc retrouver tôt ou tard dans le bagne. Tel était le capitaine <ie8 pirates maniotes qui s'était emparé de notre bâtiment vé- Ditieo. JJ prenait alors ses quartiers d'hiver parmi les galériens. Qtioiqae je n'eusse eu que bien peu de temps, lors de notre Pi^ffl/ère entrevue, pour cultiver sa connaissance, je ne pouvais ^'mpêcber de me rappeler que, da moment où il a^aVl çwcw

sur notre bord, mon étoile avait répandu sur moi Une inflof nce plus bénigne, et que ma situation s'était améliorée. Nous parûmes tous deux charmés de nous rencontrer ; nous nous exprimâmes lo plaisir de nous revoir, et chacun témoigna le désir que son camarade ne fît pas un trop court séjour dans ce palais de délices.

Il y a des hommes que la nature a doués de telle manière que, dans quelque situation qu'ils se trouvent, ils inspirent une espèce de crainte respectueuse, et que, quoique placés par l'adversité nu dernier échelon des misères humaines, ils conservent encore une sorte de supériorité sur tout ce qui les entoure. Tel était Mackari : il avait été un des chefs de cette petite tribu de montagnards renfermés dans les gorges du Magne, qui, de même que déplus grandes nations, prétendent avoir la souveraineté des mers qui entourent leurs rochers. H ne s'était regardé que comme usant de ses droits naturels eu capturant les navires qui passaient sur ses domaines sans en avoir acheté la permission, et il ne voyait dans cette conduite ni injustice ni trahison. Son âme élevée conservait donc encore toute sa dignité dans son infortune. Souffrant les insultes avec patience, les tortures avec courage, on ne l'avait jamais entendu pousser un soupir, adresser une plainte, ni demander un adoucissement à ses souffrances. Ses bourreaux mêmes, après avoir épuisé contre lui toutes leurs tortures sans pouvoir ébranler sa fermeté, commencèrent à douter de leur puissanca Toujours calme , toujours serein, il ne faisait que sourire des nouvelles chaînes dont on le chargeait, et chaque poids qui -courbait son corps vers la terre ne faisait que faire prendre à son âme un vol plus élevé vers les cieux.

Mais, quelque insensible qu'il parût à ses propres maux, il sentait vivement ceux de ses compagnons. Si quelques nouvelles rigueurs menaçaient d'ajouter à leurs souffrances, il demandait hardiment qu'elles tombassent de préférence sur lui ; et , tandis que son courage Imposait silence à ses anciens soldats quand ils se livraient à des plaintes inutiles, son dévoue* ment venait efficacement à leur secours. Un jour qu'un soldat féroce portait un coup de massue au compagnon de fers de mackârif celui-ci le para avec la seule arîne qu'il pût y oppo^

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