CHAPITRE SIXIÈME
ils les oDbliaient , ou Mavroyeni refusait de me servir. Enfin je fus convaincu que le drogman m'abandonnait à mon malheureai destin, et je perdis tout espoir d'être délivré de captivité par la main des hommes. Je dis par la main des hommes , car une antre puissance commençait à faire sentir sa terrible influence dans le bagne, et à diminuer considérablement le nombre de ses habitants.
C'était la peste.
Depuis quelque temps on s'attendait à ce fléau. Plusieurs prisonniers avaient vu la détestable sorcière qui lui sert d'avant-coureur voler au-dessus de notre prison , portée sur ses ailes de chauve-souris , compter sur les griSes qui armaient ses doigts les victimes qu'elle voulait immoler; ils l'avaient entendue, dans le silence de la nuit, les appeler par leur nom et frapper à leur porte ; enfin elle avait imprimé des taches û^ vides sur les murs de leurs cachots ^
Il ne manquait que l'arrivée de ce monstre destructeur pour mettre le comble aux horreurs dont j'étais environné; car si ce spectre affreux, même parmi des hommes libres de fuir son approche , de se dérober à ses attouchements , moissonne des nations entières, on peut juger quels sont ses ravages quand il les exerce parmi des malheureux enchaînés deux à deux et renfermés dans une prison malpropre et malsaine. C'est là que, trouvant un foyer d'infection tout préparé, des miasmes impurs dispersés. de toutes parts, ce premier ministre de la mort frappe au hasard, ne manque jamais son coup, et marche plus rapidement que l'éclair et la pensée. C'est là que ceux même qui sont encore en pleine possession de la santé calculent déjà les heures qu'il leur reste à vivre; que ceux qui traînent aujourd'hui le corps de leurs compagnons dans leur dernière demeure prévoient que le lendemain ils seront placés à leurs côtés; que les mourants se font un oreiller des cadavres encore chauds de ceux qui viennent d'expirer. C'est là qu'on voit l'un attendre la mort dans un morne silence, l'autre vouloir l'écarter par des imprécations; celui-ci l'implorer comme un bienfait, celui-là peindre par ses gémissements la terreur qu'elle lui