CHAPITRE SEPTIÈME
danse depuis ce temps. Mais alors je trouvais ce procédé si dur que je priais à genoux le capitaioe de me laisser avoir une part dans leur dause , dût-il me faire fouetter ensuite autant que cela lui plairait S*il m'eût accordé ma demande , peut-être n'aurais-je pas eu d'assez.longs loisirs pour réfléchir combien peu mon état de matelot allait à la nature de mes talents , et combien il était peu conforme aux devoirs que je m'étais prescrits envers la Panagie. Je résolus donc d'abandonner cette existence amphibie; et, dès que nous touchâmes à Constaiiti- Dople, je levai le pied» ne doutant pas que je ne trouvasse facilement des moyens d'existence dans une ville dont on m'avait dit que les rues étaient pavées en argent et les maisons couvertes en or. Pendant deux jours je m'enfonçai jusqu'aux genoux dans la boue , passant les nuits couché sur les cendres des bains publics , et n'ayant pas le matin un seul morceau de pain pour rompre mon long jeûne. Ma faim devint si grande que, me trouvant devant la boutique d'un traiteur près de Tophana S la vue d'une assiette de kiebabs ^ toutes fumantes qu'on venait de retirer du four me priva presque de mes sens. N'osant en approcher, je m'arrêtai en face, regardant d'un œil d'envie ce plat appétissant, et prêt à m'agcnouiller devant lui. \hk homme de mauvaise mine, qui passait en ce moment , devina le motif de ma conduite, et me dit que, si j'avais faim, je o'a?ais qu'à le suivre, qu'il était boulanger, et que je ne manquerais pas de pain. Il avait besoin d'un garçon ; et , quoiqu'il parût dur au fils du proestos de Stravros d'être valet d'un boulanger de Constantinople , mon estomac me criait bien haut : Nécessité n'a point de loi.
> Mon apprentissage ne fut pas long. Dès le lendemain de mon arrivée chez lui, mon maître, après avoir reçu d'un Turc une visite d'un instant, vint me dire : qu'il ^tait si content de moi, qu'il avait résolu de me prendre sur-le-champ pour associé ; que dorénavant j'aurais une part dans ses profits, et qu'ainsi , lorsqa'en son absence quelqu'un demanderait qui était le maître de la boutique , je devais répondre que c*é(ait moi. A ces
1. Fonderie ilc canoi>s qui donne son nom à un beau quai, près de Galaia*
2. Truaches tie cîou'on qu'on vend chez tous les traiteurs de ConsVîiuliBople.
mots , Il sortit de chez lui avec une sorte de précipitation , me laissant tout étonné de ma prompte promotion.
» Peu d'instants après , un homme vint demander le maître de la boutique , et , selon mes instructions , je me présentai en cette qualité; mais cet homme était le stamboul-effendi S qui avait pris ce jour pour examiner les poids des différents marchands. Tous les nôtres se trouvèrent trop légers ; et, quoiqu'il eût commencé par me parler avec un air de condescendance, il finit par ordonner qu'on me traitât comme mes pains , c'està-dire qu'on me ftt cuire dans mon four. C'était en cela que consistait l'avantage que je devais retirer de mon association.
» Mes cris d'aman ! aman ^ I à cette sentence cruelle, attirèrent tout le voisinage. Le caractère de mon maître était bien connu ; on expliqua l'affaire à l'effendi, et, par égaixl pour mon innocence , il fut assez indulgent pour ne me condamner qu'5 recevoir trois douzaines de coups de bâton sur la plante des pieds.
» Le changement était sans doute à mon avantage ; mais j'y fus si peu sensible que je jurai que la famine même ne me forcerait jamais à servir un boulanger. Je me relevai , et j'essayai de m'éloigner en boitant de cette fatale boutique. Un homme dont la mine et l'extérieur étaient assez bizarres , et dont les yeux m'avaient toisé de la tête aux pieds , s'approcha de moi et me demanda si j'aimais la danse. Cette question me parut une Insulte ; cependant , de peur de me compromettre , je ne répondis ni oui ni non. a Vous avez été injustement puni , me dit- il; j'ai compassion de vous; je vais vous conduire chez moi et vous donner les soins qui vous sont nécessaires. » La figure de cet homme ne me plaisait point ; mais je ne pouvais me soutenir sur mes pieds ; et , comme il me chai^ea sur son dos, je ne vis plus son visage. Pendant tout le chemin , je fus tourmenté de présages sinistres, qui se dissipèrent en arrivant. Rien n'était en effet moins effrayant que le lieu de ma destination. Autour des murs étaient suspendus à l'aide de cordes élégantes, et attachés à de riches tassaux, des luths, des cymbales , des guitares et d'autres instruments ornés en nacre de
1. Inspecteur de la police de la capitale, '^ Pardon! pardon!