CHAPITRE SEPTIÈME
perles ; de riches YÔtements étaient étalés de toutes parts , et on aurait dit que c'était le temple de la Joie. L*homme charitable prit le plus grand soin de mes pieds ; et, lorsqu'étant parfaitement guéri, je lui demandai ce que je pouvais faire pour recon* naître sa générosité , il me répondit : « Danser. »
» Je fis sur-le-champ une cabriole, mais ce n'était pi^s ce qu'il entendait. Mon hôte , Grec de Skyros , avait été dans sa jeunesse danseur de profession : l'âge ayant rendu ses jointures moins flexibles, il gagnait alors sa vie à rendre souples les membres de jeunes gens. Il en avait un certain nombre par lescjuels il faisait danser des ballets dans les conacks ou palais des grands. Il m'a* vait trouvé un air d'agilité à l'instant où il avait été question de me jeter dans le four, et il excita mon ambition, en m'assurant qn'il ferait de moi un danseur de la première force.
■ Le plus grand génie naturel a besoin d'être cultivé. Je travaillai long-temps, et je fiqjs par réussir. Je puis dire, sans vanité, que j'aueignis la perfection dans l'art de la danse. Ma légèreté , la précision de tous mes mouvements , l'aisance apparente avec laquelle je faisais les pas les plus difficiles frappaient les spectateurs d'admiration. Tout, disait-on, était êa moi expression et sentiment ; mou ombre mémo était plus légère que Tombre des autres, et les meilleurs connaisseurs déclaraient que ce n'était qu'en moi qu'ils avaient trouvé la poésie depuis le bout des pieds jusqu'aux talons ; mais ce n'est pas à moi à faire l'éloge de mes talents, et d'ailleurs jamais je n'essayais un pas difficile sans implorer l'assistance de la Panagie.
■ Je n'ai |)as besoin de dire que je devins célèbre. Près de moi tout autre danseur paraissait détestable , et souvent mémo les spectateurs étaient dans l'enthousiasme eu me voyant faire ce qu'ils auraient siiQé dans un autre ; car je ne déployais pas en toute occasion tous mes talents. Je proportionnais mes efforts aax connaissances que je supposais \x mes juges, et il y avait même des jours où, pour rien au monde, on ne m'aurait déterminé à danser. Un soir que j'étais dans celte humeur, on fit paraître sous mon nom un autre danseur rcvô.u de mes habits; il exécuta avec des efforts évidents ce que je faisais avec if plus d'aisance, et les slupides si>eclateurs prétendirent que je tn'étais surpassé celle soirée.
92 filÉMOIRES D*UN GREC.
» Mes émoluments répondaient à ma célébrité. Entre chaque danse, mon front était couvert de pièces d'or^ ; et, lorsque j'a* vais terminé, lessequinspleuvaient de toutes parts dans mon bonnet. Qui ne m'aurait cru le plus heureux des hommes ? Mais il est possible d'amuser les autres sans prendre soi-même la moindre part à l'amusement. La fatigue constante, le sentiment de la dépendance, la crainte de ne pas réussir, l'assujettissement aux fantaisies d'un public capricieux, le danger de perdre l'attrait de la nouveauté , la possibilité d'être éclipsé par quelque rival plus habile, voilà de quoi rabattre sur les agréments d'une profession comme la mienne. Ce n'étaient pourtant que les moindres de mes maux. Des souffrances qui m'étaient particulières venaient de plus m'assaillir, et cela de préférence au moment où mon sort paraissait aux autres le ptus digne d'envie; car c'était habituellement au moment de cette sorte dlvresse que produisaient en moi les efforts que j'étais obligé de faire , au bruit des bravos que j'excitais'dans la foule, à l'éclat des lumières, au son des instruments qui guidaient ma danse, que la sainte image de ma bonne mère , telle qu'elle m'était apparue à ses derniers moments, venait se présenter à mon imagination exQitée. Souvent, dans les entr'actes de ces joyeuses solennités, pendant que l'assemblée entière semblait se livrer aux extases du plaisir, moi seul , retiré dans un coin , je fondais en larmes dans la liberté de la solitude. Il est vrai de dire que, si la danse produisait en moi la mélancolie , la mélancolie à son tour produisait la danse. Parfois , jeté dans une sorte de frénésie par l'éclat des instruments de tout un orchestre , je m'élançais , et semblable aux derviches moulevis ^, je tournais autour d'une chambre pleine de spectateurs jusqu'à ce que , complètement abattu par la fatigue , je tombasse épuisé et évanoui par terre.
V Pour ajouter encore aux désagréments de ma situation, il ne m'était pas permis de retenir quoi que ce fût du bénéfice de ces fatigants travaux. Du fruit de mes travaux , de tout l'or qui m'était prodigué , il ne me restait que ce que j'avais l'a-
1. Manière de récom|)en8er les danseurs et les clianleurs de profession en Turquie.
2. Derviches tournants, dont l'acie de dévotion consiste à tourner sur euxtnéiaes comme de» toupies.