‹ AnastaseChapitre 67 sur 407 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

dresse de jeter dans un arbre creux quand nous traversions le soir le cimetière de Galata. Dès que nous rentrions au logis, j'étais fouillé avec la plus grande exactitude, et tout ce que j'aîais gagne passait dans la poche de mon maître, comme prîx do ma nourriture» de mon logement et de mon entretien. Outré de cette injustice, je lui jetai un soir à la tête les habits dorés dont il m'avait affublé, et lui dis que désormais j'exercerais mes talents pour mon propre compte ; mais le vampire , Tinsatiable sangsue , me présenta un si formidable mémoire de ce que je loi devais pour les soins qu'il avait pris pour mon instruction , qae j'aurais dansé toute ma vie sans pouvoir jamais m'acquitter envers lui, ce qui me fit prendre la résolution de le payer à ma manière.

> Voyant alors bien clairement quel était le but de l'hospitalité que le vieux danseur skyrote m'avait si charitablement ac-

i cordée , je guettais l'occasion de me débarrasser du maître de ballets de Galata , comme j'avais quitté la vieille dame de Yolo , )e capitaine d'Hydra et le boulanger vendant à faux poids ; mais ce n'était pas une chose facile. C'était la vigilance eq personne, et jamais il ne me perdait de vue. Un accident me favorisa. Un de mes compagnons était depuis long-temps jaloux de ma supériorité : dans un pas de deux où nous jouions le rôle , lui d'un amant , et moi de sa maîtresse , il me donna un coup de pied sur les os des jambes ; je l'apostrophai d'un soufflet; il riposta en me brisant sur la tête la guitare avec laquelle il me donnait ane sérénade, et il m'écorcha tellement le visage que le lendemain , lorsque la troupe sortit , on me laissa au logis , parce qu'on jugea que, dans l'état où mon rival m'avait mis, je n'étais pas présentable en public. Cependant l'accident arrivé h ma figure ne m'avait rien ôtéde la souplesse de mes jambes; aussi j'en usai vigoureusement, et je ne m'arrêtai que lorsque j'eus atteint le quartier de la capitale le plus éloigné de celui où demeurait mon maître de dause skyrote.

> Là , je pus danser tant que je voulus pour mon propre compte. Mais, en m'éloignant du quartier où j'étais connu, j'avaisperdu fous mes avantages. Au lieu de briller dans les palais, ^présence des grands qui me couvraient d'une pluie d'or, je ^ Tis réduit à figurer dans les tavernes pour amuser \a ço^vx-

lace ; on croyait me récompenser libéralemeni en me Jetant quelques paras , et mon amour-propre souffrait horriblement en m'enlcndant comparer à des grimaciers qu*oii me préférait souvent. Obligé d'abaisser le style de ma danse au goût de mes nouveaux spectateurs, je perdis ce fini délicat qui m'avait rendu célèbre, et bientôt je ne valus guère mieux qu'un sauteur.

« Ce n'est pas tout : un soir que je m'étais épuisé pour amuser une troupe de véritables brutes, des bacchantes, qui étaient leurs compagnes , me maltraitèrent tellement qu'elles me firent craindre d'avoir, avec ma pauvre lyre , le sort d'Orphée. Grâce à Dieu , la Panagie , sachant avec quelle exactitude j'avais toujours observé ses fêtes , me protégea contre son propre sexe et me sauva la vie. Cette faveur signalée me ût faire des réflexions.

n J'avais toujours été ponctuel à faire ma prière avant et après ma danse, etJe n'avais la conscience chargée d'aucun gros péché , si ce n'esrqu'un jour de jeûne j'avais mangé une assiette d'yaourt ^ qu'un Turc m'avait donné après une danse fa< tigante ; mais je ne savais ce qui pouvait résulter de mon contact journalier avec les infidèles, et je résolus d'éviter le danger en renonçant à une profession qui n'est pas moins dangereuse que glorieuse , et dans laqueUe on peut compromettre sa foi et ses mœurs.

• Hélas! il était trop taixl pour que je pusse exécuter librement mes bonnes intentions. Le jour même où , pour la dernière fois, d'après mes projets, je dansais dans une taverne devant une compagnie nombreuse, mes admirateurs se prirent de querelle avec les partisans d'un danseur médiocre ; on en vint aux mains; deux hommes furent tués ; et moi, cause bien innocente de ce tumulte, je fus saisi par la patrouille, et jeté dans ce misérable bagne, plus convaincu que jamais de la vérité de toutes les prédictions de ma respectable mère. En effet, la dame de Yolo qui me reçut si charitablement chez elle , et qui m'en chassa quand je manifestai ma répugnance à me laisser embrasser; le capitaine qui m'admit sur son bord , et qui ne voulut pas me hhaer danser avec son équipage ; le boulanger qui me nourrit quand j'avais faim , et qui me joua le tour de vouloir me faire

Page 1