‹ AnastaseChapitre 76 sur 407 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Portugal est celui de Tambassadeur de Hollande , dont le noin est presque trop long pour pouvoir être prononcé pendant ces courtes journées d'automne, car on l'appelle Vandendindentotgelder S et dont la tête est presque aussi longue que son nom. 11 la lui faut bien, car il reçoit régulièrement deux fois par semaine la Gazette de Leyde ; ce qui fait que, dans tout le corps diplomatique chrétien, personne, sans contredit, ne connaît aussi bien la politique ottomane. Vos Excellences voient donc que les représentants de tous les potentats de la chrétienté se trouvent réunis dans cette rue, où ils ont l'avantage de vivre aussi loin qu'il est possible des Turcs, parmi lesquels ils sont venus résider, et de pouvoir espionner tous les mouvements de leurs collègues, soit qu'ils fassent un voyage de long cours à la Porte, soit qu'ils se bornent à une courte excursion dans leurs jardins. »

Ces petits échantillons de mon savoir-dire parurent plaire à mes amis allemands. Us en tinrent note sur-le-champ sur un grand portefeuille qu'ils avaient à la main aussi constamment que la pipe h la bouche. À peine furent-ils descendus à l'auberge qu'ils m'avaient autorisé à leur recommander , que je fus engagé pour la quinzaine qu'ils comptaient passer dans la capitale de l'empire turc.

Mes voyageurs étaient des questionneurs impitoyables. Chacun fuyait à leur approche, circonstance qui m'était assez favorable. Dans leur désir de puiser les informations à la source même, ils auraient arrêté dans la rue le plus fier musulman pour lui demander les motifs pour lesquels les Turcs enferment leurs femmes. Un jour , ils prièrent le ministre tm^périal , étant assis à sa propre table, de leur dire confidentiellement si l'on pouvait se fier à l'Autriche. Ils désiraient apprendre de l'envoyé russe le nombre des amants de Catherine, et ils sollicitèrent vivement une audience du kislar-aga^, uniquement pour lui demander d'où venaient les meilleurs eunuques noirs. S'ils se fussent trouvés dans la compagnie du grand-mufti, ils auraient certainement voulu savoir quelle était , en conscience , son opi-

1. Aurait-on estropié un nom lioUandaig , qui serait celui de M. Van ilca Dedem tôt Gelder?

2. Le clief des eunuques noirs, personnage puissant et important dans Teropirc turc, attendu qu'il a l'admiulstraiion de toutes les foudations religieuses, dont le nombre est im meute.

I0« MÉMOIRES D'UN GMC.

Dion sur fai minion de Mahomet; et ils n'auraient pss laissé échapper Toccasion , si elie s'était présentée , de demander au sultan lui-même s'il était , comme il le prétendait , légitime héritier du califat. Cette curiosité impertinente m'obligeait à Intervenir à chaque Instant, afin de garantir les intentions innoeenfes de mes voyageurs. Il est vrai qu'ils s'inquiétaient peu de la statistique de l'empire , de son gouvernement, de sa politique, de ses finances, etc. ; ils prétendaient pouvoir apprendre tout cela chez eux, dans la gazette de Leipsick. Leur principal objet était la botanique et la minéralogie du pays, et ils l'étudiaient de corps et d'âme. Tous les jours nous rapportions do nos excursions des monceaux de ce que les ignorants appellent de l'herbe et des cailloux. Aussi les mauvais plaisants nous demandaient-ils si nous faisions cette récolte pour nous nourrir et pour nous loger , iandis que les fanatiques juraient que nous emportions des échantillons du pays pour le vendre aux infidèles ; et un jour, sans doute pour nous donner abondance de ce que nous cherchions, on pensa nous lapider.

Mes malins voyageurs, dans l'espoir qu'ils seraient moins exposés aux observations , se décidèrent alors à prendre le costume du pays. Mais c'était aller de mal en pis, car ils le portaient d'une manière si gauche , qu'on crut qu'ils le prenaient par dérision et qu'on fut souvent sur le point de les dépouiller jusqu'à la peau. Joignez à cela que, chaque fois qu'ils sortaient, ils s'embarrassaient tellement dans l'encombrement de leurs schakscbirs et de leurs larges pantalons, de leurs châles et de leurs babouches, qu'on eût pu suivre nos pas par les débris de leurs habillements qui se trouvaient dispersés sur le chemin.

Chargé par eux du département de leurs affaires intérieures efc extérieures , j'avais soin qu'ils eussent toujours l'air respectable, et je ne souffrais jamais que leur dignité fût compromise par une misérable économie : cependant, pour leur prouver queje savais ménager leurs finances, je les arrêtais quelquefois une heure ou deux pour marchander sur une acquisition de quelques paras, ce qui m'arrivait surtout quand je les savais pressés. £n conséquence, s'ils me reprochaient un défaut, c'était celui de la parcimonie ; à cela près , ils me regardaient comme un trésor, et je |)ensais de même sur leur compte.

Page 1