‹ AnastaseChapitre 77 sur 407 · CHAPITRE HUlïiÈME. t · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUlïiÈME. t

La quinzaine qu'ils comptaient passer à Constantinople s'étant écoulée, ils ne songeaient plus qu'à partir; mais, de délai eii délai, et en excitant leur amour pour leurs sciences favorites , je parvins à les y retenir quinze autres jours. Au moment de leur départ, que je vis arriver avec le plus sincère regret, ils me remirent par écrit le témoignage le plus flatteur de mon zèle et de ma fidélité. Quant à la libéralité de leur conduite k mon égard, le changement opéré dans mon extérieur en était la meilleure preuve. Je n'étais plus reconnaissable.

Ce début me donna du goût pour le métier d'interprète , et augmenta mes moyens de succès dans ce genre^ Avant l'époque où je fixai ma résidence à Péra , j'avais eu très-peu de relations avec cette'race singulière qu'on nomme les Francs; à peine en avais-je vu quelques-uns, que des afiaires ou la curiosité amenaient à Constantinople. Je commençai alors à avoir avec eux uii commerce régulier, et ils se famiiiariçèrent avec ma personne , tandis que je me familiarisais avec leur manière d'être^ Je servis successivement dedrogman «i des individus de presque toutes les nations de l'Europe , et je me formai une collection polyglotte de certificats que j'enfilai à la suite les uns des autres^ par ordre de dates, et que je montrais aux nouveaux débarqués comme autant de preuves de mon mérite et de mes talents , quand je les croyais d'un rang à mériter cette distinction.

Une fois pourtant, le ton impérieux et les manières hautaines d'un voyageur anglais nouvellemicnt arrivé me trompèrent complètement. Je le pris tout au moins pour un mylord , et ce n'était qu'un fabricant de boutons. Il venait directement d'une ville nommée Birmingham , pour montrer aux Turcs des échantillons de sa manufacture. Malheureusement les Turcs ne portent pas de boutons , du nM}ins pareils à ceux qu'il fabriquait. Cette découverte lui donna de l'humeur, et j'étais destiné à en ressentir les premiers effets. Après avoir passé près de deux heures à épeler mot à mot tous mes certificats : « C'est donc là, » me dit-il dans un idiome presque inintelligible qu'il prenait pour du français , « c'est donc là la preuve de la con^ fiance que vous méritez? » — oOui, » lui répondis-je en faisant une inclination de tête. « Et je dois en faire la règle de ma conduite î » ajouta-t-ii. « Si Votre Excellciice veut avoir cette

bonté, » — répliquai -je avec un sourire agréable. « Fort bien , s dil le traître, dont tous les muscles du visage étaient dans une parfaite immobilité, « Mon Excellence aura cette bonté. » A ces mots, il se lève, marche gravement vers la porte, la ferme à double tour , tire de sa poche un petit pistolet qui avait à peine cinq pouces de longueur , et qui était sans doute aussi de Birmingham, lève un bâton aussi gros que mon bras, s'avance vers moi , et m'appuie le pistolet sur la poitrine , tandis qu'il caresse mes épaules avec sa canne.

Cette opération faite à sa satisfaction : « Ceci est l'exécution des prescriptions contenues dans votre cerliGcat n° 5, me dit - il froidement , dont j'ai cru devoir avant tout exécuter le contenu , d'abord parce qu'il est écrit par un de mes compatriotes ; puis , parce que dans toutes sortes d'affaires je me suis fait une loi de commencer toujours par ce qui est le plus désagréable. Si vous eussiez su notre langue , comme doit la savoir un interprète de profession , vous eussiez su aussi , que le certificat prétendu n'est autre chose qu'une invitation à tous les compatriotes du signataire de vous traiter comme je viens de le faire. Maintenant vous m'allez donner une quittance en forme des coups de bâton que je viens de vous administrer, afin que je puisse en justifier. »

J'avais toujours le bout du pistolet sur la poitrine; j'étais serré contre le mur ; le fabricant de boutons avait six pieds de hauteur, et il était robuste comme tin cheval. Le plus bel élan d'héroïsme ne pouvait aboutir qu'à me faire tuer d'un coup de pistolet ; ce ne fut point mon avis. Je lui fis donc une quittance telle qu'il la voulut, et j'eus la satisfaction de la lui voir placer dans un petit portefeuille de maroquin rouge; après quoi il in'offrit un sequin qu'il me força d'accepter, pour m'indcmniser, ine dit-il , du temps qu'il m'avait fait perdre , et je me relirai en réfléchissant sur l'utilité de la connaissance des langues.

Presque tous les jours l'homme aux boutons allait passer la soirée chez un négociant de Galata, d'où il revenait, quelquefois assez tard dans la nuit, à Péra, où il logeait, sans aucune escorte, se fiant pour sa sûreté à son petit instrument de poche et à sa tâJJle colossale. Un coup de poignard, au détour d'une rue, raurail aisément dépêche dausVauUe monde; mais ce n'était

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