CHAPITRE NEUVIÈME
chargée d'an message pour moi. Vain espoir! les ânes alUieut à leurs affaires saos iû*accorder la moindre attention ; quelques* unes , moins pressées , remarquaient les airs et les grâces que je me donnais, et souriaient d'un air moqueur; d'autres, qui m'avaient déjà vu me promener plusieurs fois en cet endroit à la même heure, semblûent avec une pitié ironique me plaindre de la cruauté de ma maîtresse ; jmais le pire de tout , ce fut que deax ou rnûs femmes de mauvaise vie, qui cherchaient des aven« tares dans le^méme lieu, voulurent me prodiguer leurs consolatioas , et me firent craindre que leur présence ne mit en fuite tout véritable messager d'amour qui pourrait survenir.
Enfin je perdis patience , et j'allais exécuter sérieusement la résolution que j'avais prise cinquante fois, et à laquelle j'avais manqué aussi souvent , de renoncer à des espérances aussi fra-» gileœent fondées, lorsque j'aperçus une vieille juive doux les yeux , errant comme les miens de côté et d'autre , finirent par se fixer sur moi. Je toussai une ou deux fois en la regardant. £lle s'approcha de moi ; nous entrâmes en pourparler, et, mes réponses lui ayant fait reconnaître que j'étais bien celui qu'elle cherchait 9 elle me parla avec pleine confiance.
« Il est bon que vous sachies, » me dit-elle, « que je suis une marchande qui ai accès chez toutes les dames pour leur fournir »
« Que m'importe , ma chère , » lui dis*je , « qui vous êtes , et ce que vous fournissez à vos pratiques? cela parle de soimême. Dites-moi seulement quel est l'aimable objet qui a bien voulu vous charger d'une ambassade vers moi , et ce que vous avez à m'annoncer de sa part. »
• C'est, • répondit la juive, « la jeune épouse d'un vieil effendi turcd'nn très-haut rang. Sa beaulé , sa naissance et sa fortune ont fait stipuler par ses parents, lors de son mariage, quo soDmari n'aurait pas d'autre femme qu'elle. Il exécute en effet la Icure de cet engagement, mais il n'en remplit pas l'esprit ; en un mot, il néglige entièrement son aimable épouse. La belle Esméenest furieuse avec^raison, et »
« Et je partage son resseniiment ; » m'écriai-je , « conduisezmoi vers elle, et »
« Doucement, doucement, » dit la vieille. « Ce tfesl \^%
ainsi que peu! se conduire une telle affaire. Elle marcherait toute seule , si la dame par qui j'ai Thonneur d'être employée était une de ces femmes sur qui le vent souffle aussi librement que sur les roseaux du désert. Les femmes qui vont à toute heure de jour aux bains, au marché, au bezestein, font tout ce qu'elles veulent ; mais la belle Esmé n'est pas de ce nombre , je vous en avertis. Elle a chez elle des bains ornés d'or et de marbre ; vingt esclaves sont toujours prêts à exécuter ses^nioindres ordres ; les plus riches marchandises de tous les paty^ sont étalées tous les jours pour sa toilette ; un jardin délicieux produit pour elle des roses qui font pâlir celles de Schiraz; en un mot, la pauvre femme ne peut avoir besoin de rien qu'elle ne le trouve chez elle ; et , quand elle en sort , on dirait que ce n'est que pour se convaincre de la supériorité de ce qu'elle a dans sa maison sur tout ce qu'elle voit dehors. Elle ne fait de visite qu'à deux ou trois de ses proches parentes, et elle trouve si rarement un prétexte pour sortir que, le jour où vous l'avez rencontrée , c'était la première fois depuis six mois qu'elle avait passé le seuil de sa porte. Enfin, quand elle se permet une petite excursion, elle est toujours, comme vous l'avez vu, accompagnée d'un nombreux cortège d'esclaves, ou , pour mieux dire , d'espions. »
« Vous ne faites que m'enflammer d'une nouvelle ardeur, » lui dis-je : « plus l'entreprise est difficile, plus la victoire sera glorieuse. » Nous entrâmes alors dans la discussion des moyens. Cent projets différents furent proposés et rejetés tour à tour. Enfin nous en trouvâmes un contre lequel il ne s'élevait qu'une douzaine d'objections sérieuses ; et , comme c'était le meilleur, nous nous y arrêtâmes. Une amie de la juive , vêtue en dame de distinction, irait faire une visite à la belle Esmé, et passer la journée avec elle. L'effendi, pendant tout ce temps, ne pourrait, d'après les mœurs turques , entrer dans l'appartement de sa femme , et celle-ci profiterait de cette circonstance pour sortir de chez elle sous un habit d'esclave, se rendrait chez la juive , s'y déguiserait en Grecque , et viendrait me joindre à Galata dans une maison indiquée. Après l'entrevue, elle n'aurait qu'à reprendre son costume turc pour rentrer chez elle et délivrer l'amie de la juive. Ce plan exigeait quelques préparatifs , et l'exécution en fut fixée au surlendemain.