CHAPITRE NEUVIÈME
Toot paraissant bien convenu entre nous : « Encore un mot, * me dit la juive. « Vous savez sans doute que , dans cette avenlare, il y va de la vie ou de la mort. On ne peut goûter en ce DK)nde les joies du paradis qu'avec le secret du tombeau. La moindre indiscrétion nous perdrait tous. »
Je la priai d'être sans inquiétude à cet égard. « La belle Ësmé, » luidis-je, trouvera en moi un jeune homme non-seulement discret , mais , ce qu'elle ne sera peut-être pas fâchée de savoir, d'une naissance et d'une famille respectables. »
Je crus que l'éclat de rire que fit la sorcière à ces mots ne finirait jamais. « Croyez-vous donc , » me dit-elle enfin , « que ce soient de vos ancêtres , réduits eu poussière , qu'Esmé soit éprise , ou qu'elle ait dessein de vous donner en spectacle à ses connaissances ? Quant à moi , je voudrais que vous ne fussiez qu'un bamal ; mais si vous êtes un prince, tant pis, cela demandera quelque considération. » A ces mots elle s'éloigna.
Ma vanité aurait-elle détruit mes espérances? me dis-je quand elle fut partie. Mais, quoique cette idée ne me laissât pas sans inquiétude , elle ne m'empêcha pas de donner le surlendemain les plus grands soins à ma toilette, et de me rendre , bien avant Vbeure indiquée, dans un endroit d'où je pouvais voir tous ceux qui entreraient dans la maison convenue.
J'y restai assez long-temps sans voir arriver personne; mais, derrière une jalousie dont j'étais voisin, j'entendis des voix de femmes qui semblaient rire à gorge déployée, ce qui ne me laissa aucun doute que toute celte aventure ne fût un tour que qoelques femmes me jouaient pour s'amuser à mes dépens , et que le danger que j'eusse à redouter était d'être exposé à la riaée de tout le quariier. La description qui m'avait été faite du rang et de la richesse de cette dame me faisait paraître cette dernière idée encore plus vraisemblable. Je maudis ma crédulité, et je cherchais les moyens de me venger de celles qui m'avaient pris pour jouet , quand je vis deux femmes , voilées avec le plus grand soin , entrer daus le lieu du rendez-vous.
Les suivrais-je ou ne les suivrais-je pas , et prendrais-je une chancedubienoudu mal qui pouvait se présenter à moi ? telles étaient les pensées qui traversèrent alors mon esprit agité. La juive ne me laissa pas longtemps dans mon irrësolulioû > ^l^^t-
tant de la maison et arrivant à moi : « Qu*aitendez-voos donc? » me dit-elle avec impatience à roreille; et, me prenant parle bras , elle me fit entrer dans Tappartement où était Ësmé, me dit de me tranquilliser, et courut se mettre en bas en sentinelle, pendant qu'Ësmé et moi nous restions ensemble. Par une étrange perversité de la nature humaine, toutes les précautions, en apparence superflues , prises par la juive eurent sur moi un effet tout contraire à celui qu'elle en attendait. Ces hésitations ajoutées à la crainte que semblait avoir Esmé de rejeter le féredjé qui la dérobait à mes regards, me Grent penser que j'allais trouver un monstre complet. Plein de cette idée , je maudis la juive pour m'avoir ainsi exposé ; j'aura's donné tout au monde pour la voir rentrer à l'instant , fût-ce même pour me donner Tannonce'd'ua danger, et je me Uns immobile près de la porte , semblable à une sfatue , jusqu'à ce qu'enfin ma belle, perdant toute patience, jeta de côté les voiles qui l'enveloppaient, avec un mouvement plutôt de colère que d'amour, et me convainquit de la grossière erreur que j'avais faite de douter de ses charmes. Sa colère ne se montra pas inflexible, mais je pense pouvoir, sans manquer à mes devoirs de biographe, me dispenser de donner les détails de cette entrevue. Ils ressemblent à beaucoup d'au^ très de la même nature ; et , dans le fait , quelque enthousiasme qu'aient alors produit en moi les yeux noirs , les dents blanches et les lèvres vermeilles de ma maîtresse , sa taille majestueuse , son port aussi gracieux que celui du cygne glissant sur la surface des eaux , des pensées d'un genre beaucoup plus tranquille occupent mon esprit au moment où j'écris ces lignes.
Quelque contrariété que m'eût causée d'abord le départ de la juive, son retour me sembla mille fois plus barbare, quand elle reparut pour nous avertir, avec une froide cruauté , qu'il était temps de nous séparer. 11 nous semblait que nous venions seulement de nous réunir, et que nous ne devions plus jamais nous revoir; carie même stratagème ne pouvait se répéter, et nous avions l'esprit trop agité pour nous occuper d'en imaginer un autre. Tels que des gens qui s'éveillent après un rêve incohérent, ou plutôt qui sortent des vapeurs de l'ivresse, nous nous sentions égarés dans un labyrinthe de sensations confuses qui ne nous periDettaient de réfléchir ni sur le passé , ni sur le pré^