CHAPITRE PREMIER
portait sa besogne et le reste dans quelque taverne, où, ayant pria 4ô\it;iie avec un capitaine de Zante, le tranchant d'une bonne lame de Brescia nous sauva la mortiGcation de le voir revenir h la tnaison plus débauché qu'il n*en était parti. De toute la famille , je fus celui qui le regretta le plus. Il avait le teint brun , une belle tête , un air imposant Je regardais Théodore avec une sorte de vénération , comme le soutien de la famille , et je me proposais déjà de le prendre un jour pour modèle.
La douce et timide colombe ne ressemble pas plus au coq fier et ardent que le fin et rusé Eustaihe , destiné à succéder à mon père dans les fonctions de drogman , ne ressemblait au bruyant et impétueux Théodore. Avec une figure ronde , un teint de lis et de roses , un air de sainteté , un ton de douceur hypocrite, Eustathe, après sa chère petite personne, dont il prenait le plus grand soin , n'estimait qu'une seule chose en ce monde, l'argent. Une cour assidue et plusieurs années de persévérance constante lui avaient procuré la bonne fortune d'épouser un trésor ; mais avec ce trésor il avait fallu prendre aussi celle qui en était la maîtresse. C'était une veuve impérieuse qui, après quatre refus successifs, avait enfin daigné accepter mon frère pour esclave sous le nom de mari ; mais si Eustathe portait des chaînes, elles étaient d'or, et la vue de l'éclat dont elles briltaient suffisait pour le rendre heureux.
Constantin , le plus jeune de mes frères , faisait valoir la ferme. Ce jeune homme, qui donnait les plus belles espérances, n'avait que quelques années de plus que moi, et me haïssait souverainement , quoique je n'aie jamais pu en découvrir la cause , si ce n'est qu'il était bossu et que j'avais le malheur d'avoir la taille droite ; mais c'était un crime dont tant d'autres que moi étaient coupables , qu'il aurait dû haïr tout le genre humain , ce qu'il faisait peut-être. Il est vrai que j'aggravai ma faute en disant, un jour qu'il parlait d'un ton de dédain des avantages extérieurs, « qu'ils n'étaient méprisés que par ceux qui en étaient dépourvus. » Je crus qu'il me poignarderait.
Toute la nichée ayant pris son vol , je restai seul à la maison pour faire la consolation de mes parents. Trop épris de leur
jeune favori pour le soumettre à la contrainte d^appsendre une profession , ils remirent de jour en jour à me donner quelque instruction. Ils attendaient probablement que je le leur demandasse , mais j*avais trop de discrétion pour le faire. Malheureusement la nature ne fut pas stationnaire comme mes parents ; et , après avoir été un petit ange , je devins un grand fainéant, n*ayant d'autre talent que de savoir fouetter ma toupie de la main gauche en dépêchant un signe de croix dena droite ; car, en de certaines choses, je connaissais parfaitement la valeur du temps. Mes parents exigeaient beaucoup de ponctualité dans toutes les pratiques extérieures de la religion; quant aux devoirs moraux, les pauvres gens n*en avaient qu'une idée vague et confuse, et ils ne m'apprirent à regarder comme criminelles que les actions qui pouvaient valoir une bastonnade de la part des Turcs. Mon père m'administrait de loin en loin quekiue correction manuelle; mais ma mère avait soin alors de dédommager si amplement son pauvre enfant de la cruauté de son père , que mon seul regret était de ne pas en obtenir plus souvent des marques.
Après s'être bornés, pendant un nombre d'années assez raisonnable, à contempler d'un œil de satisfaction, le drogman mes membres bien faits et vigoureux, la drogmaneise mes yeux noirs, mes joues vermeilles et mes cheveux bruns, ils commencèrent enûn à réfléchir sur la manière de tirer parti de ces dons de la nature. Tous deux convenaient qu'il fallait faire quelque chose de moi ; mais aucun ne pouvait dire exactement ce qu'il fallait en faire , et l'un ne proposait jamais une profession que l'autre n'y trouvât une objection. Un vieux cousin parvint à les mettre d'accord en leur recommandant l'état ecclésiastique comme une ressource qui ne manque jamais à ceux qui n'en ont aucune. Il avait prêché d'exemple en faisant de son fils un petit caloyer * à 1 âge de douze ans. Les Turcs ne me permettant pas de prendre le métier de soldat , et mes parents ne voulant pas faire de moi un marin , je ne vis moimôme rien de mieox que la proposition qui uj'était faite, et je
1. Moine {;rec non nrétre. Ceux des moines qui sont eng.ngés dans les ordres portent Je liiie d hieionionachos. Le mot calogcros signifie propremciu boa vieillard. L'abhé poriv le litre d'hégoumène. 6.