‹ AnastaseChapitre 95 sur 407 · CHAPITRE OliZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE OliZIÈME

boue maudite. Je ne ressemblais en vérité pas mal à une fière tulipe dont la fleur étincelante sur sa tige droite aurait été brisée par la ruade d'un âne. J'étais si indigné de cette Insulte, et plus encore courroucé de ne pouvoir me venger de celui qui me lavait faite, que je sentais le besoin d'une victime sur laquelle je pusse décharger ma colère.

£ii ce moment si peu propice, qui parut à mes yeux, comme sortant des entrailles de la terre? Mon ami Anagnosti, que j'avais laissé enterré dans les cachots du bagne.

Lorsquej'étais sorti de cette prison, j'avais fermement résolu de ne pas laisser passer une heure sans faire des démarches pour obtenir la liberté d'Anagnosti, et c'était un des motifs qui m'avaient conduit chez Mavroyeni. Le lecteur se rappelle com^ ment j'y fus reçu. La maladie dont je fus attaqué le même jour, mon séjour d'un mois à l'hôpital , l'état d'indigence où je me trouvai en sortant, furent cause que je passai plusieurs semaines sans pouvoir m'en occuper. Quand je me vis plus à l'aise, il me sembla convenable d'attendre que je me fusse fait une sorte de réputation, que j'eusse gagné les bonnes grâces de quelque Fnnc de considération , et que je me fusse procuré le bérath que je voulais acheter, et qui donnerait plus de poids à mes wlliciiations en faveur d'un raya. Tout cela vint avec le temps; mais mon intrigue avec Esmé m'obligeait à éviter d'attirer sur moi l'attention publique; et elle se termina par mon apostasie, qui, tout audacieux que j'étais, me faisait craindre la vue et les re* proches d'Anagnosti. Je n'avais pourtant pas renoncé è mon projet, et je me proposais de commencer le lendemain mes démarches eu sa faveur, quand le hasard l'offrit si inopinément à mes yeux.

I^ présence seule d'Anagnosti, d'Anagnosti délivré de ses fers sans que j'y eusse contribué en rien , était déjà un reproche assez sévère. La négligence dont je me sentais convaincu par sa mise en liberté me faisait presque regretter de le voir libre si t(yt. Il me semblait que c'était uniquement de moi qu'il devait tenir sa délivrance , et qu'elle n'avait eu lieu que pour me couvrir de honte. Quoiqu'il vînt probablement de célébrer la même fête que moi , mais d'une manière un peu différentes je me

1. En tortAOt de Constantinople par Top-Capoussi, il %t trouve uti y^^^^^ ttcrë où les Grecs se rendeat en pèlerioage le jour de la fêu Ae %am\,GeOT^e.

figurai qu*i] se présentail à mes yeux tout exprès , à Timproviste , pour me prendre par surprise et jouir de ma confusion.

Cette idée suffisait bien pour me tourmenter ; mais quand même un pareil soupçon ne se serait pas présenté à mon esprit , quand même j'aurais eu droit de me regarder comme le seul auteur de la délivrance de mon ami, comme Fange gardien auquel devaient appartenir tous les transports de sa reconnaissance, j'aurais voulu de tout mon cœur le rencontrer en toutautrclieu et dans tout autre instant. J'étais avec des Osmanlis fiers de la pureté de leur sang, et dont je désirais obtenir la considération. Je m'étais mis sur le pied de l'égalité avec mes fiers compagnons , en jurant que je n'étais pas un de ces Turcs candiotes^ qui, quoique aux trois quarts Grecs , sont comptés parmi les plus braves musulmans du sultan ; j'avais même , suivant l'avis de mon dernier mollah , proféré des invectives contre toute la race des chiens de chrétiens ; et , en ce moment , me trouver en face de la seule personne qui , par son abord familier, pouvait me faire reconnaître pour un renégat, un échappé du bagne, c'en était trop pour mon esprit déjà en proie à la mauvaise humeur, et j'envisageai presque Anagnosti comme un ennemi que mon mauvais destin présentait à mes yeux. Dès l'instant que je l'aperçus , je sentis le feu me monter au visage de honte et de dépit. Je tâchai d'éviter ses regaids , mais il m'avait déjà reconnu.

Il s'avança vers moi , d'un air joyeux, en doublant le pas. Je sentis qu'un mouvement en arrière ne l'empêcherait pas d'approcher, et j'espérais , en affectant de la froideur, le blesser au vif, l'obliger à être, le premier à me méconnaître , et éviter son abord familier. Au lieu donc de m'élancer vers lui pour l'embrasser ou de reculer pour le fuir, je m'arrêtai ^uand il fut à trois pas, et lui présentai ma main avec toute la dignité du turban, pour recevoir l'hommage de ses lèvres respectueuses. Mais en ce moment seulement mon costume musulman frappa ses regards : il resta comme frappé d'immobilité ; ses yeux devinrent égarés , et il s'écria d'une voix altérée : « Dois-je en croire mes sens , Anastase ? Ëst-il possible que vous soyez devenu ? »

1. Les Turcs de Candie passent pour être braves et entreprenants. lU épousent souvent des feninics grecques, et leur permettent l'exercice de leur religion.

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